Tzipi Lvini, le 17 septembre 2008 © TF1/LCI
Alain Dieckhoff est directeur de recherches et professeur au CERI (Centre d'études et de recherches internationales)-Sciences Po. Son champ de travail principal porte sur la politique et la société contemporaines en Israël.
LCI.fr : Tout d'abord, une première question sur Tzipi Livni elle-même. Elle est présentée comme une pragmatique, voire une colombe. Est-ce réellement le cas ?
Alain Dieckhoff : Tout dépend de ce qu'on entend par ces mots. Le terme "pragmatique" est tout à fait correct dans son cas. Elle a eu la même trajectoire qu'Ariel Sharon ou Ehud Olmert. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard qu'elle se soit retrouvée dans le même parti. Aussi bien au niveau familial qu'au niveau politique, elle est issue du milieu nationaliste de droite, proche de l'Irgoun de Mehamem Begin, attaché à l'intégralité de la Terre d'Israël de la Méditerranée au Jourdain. Pour ce milieu, seul l'Etat d'Israël peut occuper cette région.
Tout ceci explique que Tzipi Lvini ait commencé sa carrière au Likoud, avant que le parti ne soit tiraillé par le long processus de scission entamé après les accords d'Oslo. Une partie de ces nationalistes s'est alors rendu compte qu'il était impossible de réaliser le Grand Israël et qu'il fallait faire des compromis avec les Palestiniens. Comme Ariel Sharon, Tzipi Lvini a donc révisé son idéologie.
LCI.fr : Peut-on alors dire qu'elle est la "fille spirituelle" d'Ariel Sharon ?
A.D. : Non, car, contrairement à Ehud Olmert par exemple, elle n'a jamais été proche de lui puisqu'elle est entrée très tard en politique. En revanche, on peut en effet dire qu'elle a suivi sa ligne politique.
"Soit Livni, soit de nouvelles élections"
LCI.fr : Dans quelques jours, après la démission formelle d'Olmert, elle sera chargée de former le gouvernement. Elle aura alors 42 jours. Comment sa tâche s'annonce-t-elle ?
A.D. : A priori, la reconduction de la coalition sortante, autour des travaillistes et des religieux du Shass autour de Kadima, est la plus crébible. Mais Tzipi Livni va se heurter à deux problèmes.
Tout d'abord, sa faible victoire, avec seulement 431 voix d'avance sur Shaul Mofaz, ne la met pas en position idéale à l'intérieur même de Kadima. Les perdants, Mofaz en tête, ne vont pas lui faciliter la tâche. Elle va devoir marquer son autorité sur le parti. Une victoire plus ample lui aurait donné plus de poids.
Ensuite, ses partenaires de la coalition actuelle, notamment le Shass, vont faire monter les enchères. Sur le plan intérieur, le Shass va essayer d'obtenir des subventions et de l'argent pour ses œuvres et ses électeurs, sur le mode "si vous voulez qu'on reste, voilà le prix à payer". Sur le plan extérieur, il va exiger que la question de Jérusalem ne soit pas abordée dans les discussions avec les Palestiniens. Là, aussi, la faible victoire de Tzipi Livni facilitera la tâche du Shass. En revanche, les Travaillistes ne devraient pas poser de problèmes car Ehud Barak sait que son parti est encore très affaibli et qu'il n'a aucun intérêt à des élections anticipées.
LCI.fr : Si elle ne trouve pas de coalition, Shimon Peres, le président israélien, pourrait-il charger une autre personne de former le gouvernement ou convoquera-t-il des législatives anticipées ?
A.D. : Il n'y a pas de coalition alternative. Si Tzipi Livni échoue, il y aura donc des élections, probablement au début du printemps.
LCI.fr : Pourquoi le Likoud est-il favori de ces élections ?
A.D. : Quoi qu'il arrive, il était tombé tellement bas en 2006 qu'il ne pourra que faire mieux. Son retour en grâce s'explique par le maigre bilan d'Ehud Olmert. La guerre du Liban en juillet 2006 a été un semi-échec et son mandat a été marqué par les affaires, même s'il n'est pas formellement inculpé. Or la majorité des cadres et des électeurs de Kadima sont des pragmatiques venus du Likoud, prêts à retourner vers lui. Benjamin Netanyahu essaiera donc de les convaincre avec un discours recentré, mais ferme. De son côté, Kadima, avec un leadership faible, n'est pas en bonne position pour aborder de nouvelles élections.
"Pour un Etat palestinien, mais en restant ferme"
LCI.fr : Comment peut évoluer le processus de paix avec les Palestiniens d'ici la formation du gouvernement ?
A.D. : Ehud Olmert n'est pas crédible quand il affirme qu'il veut aboutir à un accord sérieux avant son départ effectif. Rien ne l'empêche d'agir, mais il n'aboutira à rien de légitime. Et pour Tzipi Livni, cela pourrait même être gênant car ses efforts pour former le gouvernement seraient parasités.
LCI.fr : Ensuite, avec Tzipi Livni, que peut-on attendre ?
A.D. : Actuellement, c'est elle la négociatrice en chef côté israélien. Elle devrait poursuivre sur la même logique pragmatique qui prévoit la création de deux Etats. Mais elle restera ferme, notamment sur son refus du droit au retour des réfugiés palestiniens en Israël. Et elle évitera que la solution puisse avoir des effets négatifs sur la sécurité d'Israël. Elle demandera donc des garanties. Or toute la difficulté est là puisque, pour beaucoup, plus de sécurité signifie moins de territoires pour les Palestiniens.
Quoi qu'il en soit, il est illusoire de penser que le processus d'Annapolis aboutisse comme prévu à la création d'un Etat palestinien à la fin de l'année. Avec la situation actuelle (gouvernement israélien affaibli, fin de règne pour l'administration américaine), trouver un accord-cadre qui fixe les grands principes serait déjà un exploit. Les revendications du Shass et des Palestiniens sur Jérusalem sont en effet totalement opposées.
Retour MYTF1
Chargement en cours...




