"L'électeur moyen s'est porté sur les menaces"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 11 février 2009 à 16h09 , mis à jour le 11 février 2009 à 16h56

Interview - Alain Dieckhoff, chercheur au Ceri, explique à LCI.fr que le résultat des élections est le reflet de la perception sécuritaire qui prévaut dans le pays.

avidgor lieberman meeting Avidgor Lieberman, le leader d'extrême-droite en Israël © Reuters/R. Zvulun

Alain Dieckhoff Alain Dieckhoff est directeur de recherches et professeur au CERI (Centre d'études et de recherches internationales)-Sciences Po. Son champ de travail principal porte sur la politique et la société contemporaines en Israël. 
 

LCI.fr : Les sondages avaient toujours placé le Likoud en tête. Finalement, Kadima arrive en première position. Comment expliquer ce retournement de dernière minute ?
Alain Dieckhoff :
Il faut relativiser ce retournement puisque les ultimes sondages, en fin de semaine dernière, avaient montré une remontée de Kadima et que l'écart se resserrait. Je vois néanmoins deux éléments pour expliquer ce changement. Il semble tout d'abord que les électeurs qui s'apprêtaient à choisir le parti travailliste aient finalement choisi Kadima dans un réflexe de "vote utile". Pour ceux, la formation d'Ehud Barak, ne pouvant au mieux ne finir que 3e, n'aurait pas été en bonne position  pour négocier sa place dans une coalition. Ensuite, le Likoud a été siphonné sur la fin par Avidgor Liebermann et ses positions radicales.

LCI.fr : La campagne a été très terne et a peu passionné les Israéliens. Pourtant, la participation est en hausse par rapport à 2006 (65% contre 63%), où l'élection se déroulait pourtant dans un contexte émotionnel particulier avec l'accident cérébral d'Ariel Sharon.
A.D. :
Effectivement, ce chiffre est une bonne surprise. Il montre que la tendance à la baisse de la participation a été enrayée. Les électeurs ont eu le sentiment  qu'il y avait bien un enjeu, qui a d'ailleurs été dramatisé par les candidats. Néanmoins, on reste loin des chiffres de participation enregistrées jusqu'à la fin des années 90, qui n'étaient jamais inférieurs à 75%.

                                                   "Menaces au Nord, au Sud et à l'Est"

 
LCI.fr : Droite modérée, droite dure et extrême-droite aux trois premières places, plus bas historique pour le parti travailliste. Comment expliquer ce glissement de la société israélienne ?
A.D. : Dans le contexte de l'après-Gaza, la sensation dominante de l'électeur israélien moyen se porte sur des menaces tous azimuts avec le Hezbollah au Nord, le Hamas au Sud et l'Iran à l'Est. Tous ces éléments contribuent à créer une perception sécuritaire et à donner du crédit -à tort ou à raison- à l'idée qu'il faut avoir des positions intransigeantes. Or il s'agit grosso modo du discours des partis de droite. Ce glissement à droite est également le reflet du désenchantement sur la mise en place d'un accord de paix durable avec les Palestiniens.
 
 
LCI.fr : L'ambigüité de la situation peut-elle créer de longues consultations avant la mise en place effective du futur gouvernement ?
A.D. : Tout va dépendre du choix de Shimon Peres. La coutume veut que le président charge le leader du parti arrivé en tête de former le gouvernement. Mais rien ne l'y oblige s'il estime, après ses consultations, qu'une autre personne est plus à même de trouver une coalition. La situation est donc très singulière cette année puisque le premier parti aux élections sera celui qui aura le plus de mal de former la coalition. Et c'est le deuxième qui a le plus de chance d'y aboutir. Shimon Peres laissera-t-il néanmoins sa chance à Tzipi Livni ? Va-t-on faire une impasse politique ? Il est trop tôt pour le dire.

 
                                   "Impossible de se passer de Lieberman, 3e force du pays"


LCI.fr : Quelle coalition est-elle envisageable ?
A.D. : Il y a beaucoup de combinaisons possibles. Tzipi Lvini et Benjamin Netanyahu vont tout d'abord chercher une coalition qu'ils pourront diriger. Ensuite, ils envisageront seulement de participer à gouvernement d'union nationale où ils ne seront pas Premier ministre et qui intégrera sans aucun doute Kadima et le Likoud.
 
 
LCI.fr : Que ce soit avec Kadima et le Likoud, Avigdor Lieberman est-il incontournable ?
A.D. : Aussi bien dans une coalition de droite que dans un gouvernement d'union nationale, il sera difficile, d'un simple point de vue politique, de se passer du 3e parti du pays. C'est encore plus vrai pour Tzipi Livni qui ne peut se passer de lui arithmétiquement. On ne peut pas en effet intégrer les 11 députés arabes à un bloc dirigé Kadima puisqu'ils ont déjà indiqué qu'ils refusaient toute alliance. Donc si Tzipi Livni veut se passer du Likoud, elle devra faire alliance avec Israel Beiteinou à la place. De son côté, pour Benjamin Netanyahu, Lieberman est aussi indispensable. Mais cela ne lui posera pas de problème idéologique. Lieberman vient en effet du Likoud et les deux hommes partagent une très grande proximité de vue sur de nombreux sujets (notamment leur peu d'empressement à poursuivre le processus de paix).
 

             "Processus de paix, relations avec Obama : tout dépendra du Premier ministre"

 
LCI.fr : Justement, quel avenir pour le processus de paix avec l'Autorité palestinienne avec un gouvernement aussi à droite ?
A.D. : Il est trop tôt pour le dire. Cela dépendra du gouvernement, du Premier ministre et de sa plate-forme. On peut néanmoins envisager que si Tzipi Livni aux commandes, elle reprendra le fil des négociations sur la base d'Annapolis. Si Benjamin Netanyahu est Premier ministre, alors, il ne faudra rien attendre des pourparlers sur le statut final d'un futur Etat palestinien. Il se contentera de proposer, comme il l'a fait pendant la campagne, la "paix économique" en Cisjordanie. Et à l'opposé, il renforcera ce qu'il appelle le "cordon sanitaire" à Gaza.
 
LCI.fr : Quelles relations entre le futur gouvernement de droite et une administration Obama moins encline à un soutien inconditionnel ?
A.D. : Là aussi, tout dépendra qui de Tzipi Livni ou Benjamin Netanyahu sera aux commandes. Avec la première, on peut s'attendre à des interactions positives plus importantes qu'avec le second. Des accrochages sont mêmes prévisibles dans ce cas puisque Netanyahu fonctionnera sûrement de la même façon qu'entre 1996 et 1999 (ndlr : il était alors Premier ministre) avec Bill Clinton. Néanmoins, il connaît l'importance du partenariat stratégique entre Israël et les Etats-Unis. Il ne pourra donc totalement fermer la porte au nez de Barack Obama si celui-ci lui demande des engagements.

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 11 février 2009 à 16:09
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