"Une société plus libérée qu'on ne l'imagine"

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT, le 10 février 2009 à 05h45 , mis à jour le 10 février 2009 à 10h23

Interview - Armin Arefi, journaliste franco-iranien, explique à LCI.fr que les Iraniens profitent de la vie de tous les jours en jonglant avec les interdits islamiques.

[Expiré] [Expiré] iran station de ski afp © AFP/B. Mehri

Armin Arefi est journaliste franco-iranien. Dans Dentelles et tchador (Editions de l'Aube, 25€, sortie le 19 février), il raconte ses deux ans passés en Iran entre 2006 et 2008.

 
LCI.fr : A la lecture de votre livre, la société iranienne semble beaucoup plus ouverte et libérée qu'on ne le pense à travers le prisme de l'Occident.
Armin Arefi : Tout à fait. L'image qu'on a de l'Iran depuis la France est totalement déformée. En partant, j'avais peur de ce que j'allais trouver. Pour moi, Iran, cela signifiait mollahs, terroristes et barbus. Or j'ai été charmé et enchanté par la population. Les Iraniens ont de l'humour, ils font preuve d'une effusion permanente de sentiments qui tranche avec le côté dramatique de ce qu'ils vivent.
 
Sur le plan des mœurs, je ne m'attendais pas par exemple à découvrir que Téhéran soit la capitale mondiale de la drague. Cela s'explique d'ailleurs facilement : 75% de la population a moins de 25 ans. Or ces jeunes ont les mêmes préoccupations que les jeunes du monde entier. Comme les boîtes de nuit sont interdites, tout est donc bon pour draguer, même si c'est en contradiction avec la charia. Les filles s'habillent ainsi comme des tops-models, en t-shirts XS, et se maquillent à outrance. Les mollahs ont d'ailleurs intérêt à laisser faire, car pendant ce temps, ces jeunes ne pensent pas à la politique.
 
LCI.fr : Pourtant, il y a encore du chemin à faire, notamment sur l'émancipation et le droit des femmes.
A.A : Tout à fait. C'est d'ailleurs l'un des paradoxes iraniens. A la différence de l'Arabie saoudite, les femmes sont moins bridées. Certaines sont ainsi pilotes de rallyes ou  chefs d'entreprise. Mais d'un autre côté, la vie d'une femme vaut toujours moitié moins que celle d'un homme et les hommes peuvent avoir plusieurs épouses. Et quand on a assisté comme moi à la violente répression de manifestations féministes, cela glace le sang.  Quoi qu'il en soit, même si la charia ne plaide pas en leur faveur, les femmes iraniennes se battent. Elles repoussent les limites. Un exemple : il y a 30 ans, les mollahs voulaient leur imposer le tchador. Aujourd'hui, il existe, c'est vrai. Mais il est porté par une minorité.

 
                                                                      "Le régime n'a pas le choix"

 
LCI.fr : Pourquoi le régime, qui prône plus que jamais les "valeurs islamiques", ne tente-t-il pas de limiter cette libéralisation ?
A.A : En raison de la jeunesse de la population, il n'a pas le choix, tout simplement. S'il voulait imposer le port du tchador, cela pourrait "péter". Depuis l'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, il essaye donc de revenir en arrière par très  petites doses. Les femmes sont ainsi un peu plus embêtées qu'auparavant sur leur tenue. Elles sont obligées de jouer au chat et à la souris avec la police des mœurs. Mais plus globalement, il est absolument impossible d'aller à l'encontre de la jeunesse. Le régime est donc obligé de tolérer des choses en théorie illégales, comme les paraboles et les satellites qui diffusent les chaînes américaines et européennes. Et dans les centres commerciaux de Téhéran, on trouve plus de Nike que de tenues d'islamiques.
 
LCI.fr : Sur le plan politique, les Iraniens ne portent pas le régime dans leur cœur. Mais sont-ils prêts à s'en débarrasser ou s'en accommodent-ils tant bien que mal ?
A.A : Les jeunes en ont ras-la-casquette de l'islam. Mais il reste la tradition. Surtout, il ne faut pas oublier que le peuple iranien n'a jamais connu la démocratie. Il doit l'inventer tout seul. Et comme dès qu'on critique le régime, la pression devient très dure, cela ne donne pas envie de continuer. Enfin, admettons-le, les Iraniens n'étant pas très solidaires, aucune opposition organisée n'a pu voir le jour. Mais avec les Iraniens, on ne se jamais ce qu'il se peut se passer. On ne peut pas ainsi exclure que cela "pète" un jour, surtout avec la situation économique difficile d'aujourd'hui.
 
 
                                                               "Même avec un réformateur,
                                 ce sera quatre ans supplémentaires de république islamique"

 
LCI.fr : Même si elle est très encadrée et qu'on ne peut exclure des fraudes, l'élection présidentielle de juin prochain offre aux Iraniens une occasion de se débarrasser de Mahmoud Ahmadinejad.
A.A : Effectivement, un réformateur comme l'ex-président Mohammad Khatami, qui a annoncé sa candidature, permettrait à la fois d'apaiser la société et les relations avec la communauté internationale. Mais soyons clair : si jamais c'est le cas, ce ne sera que quatre ans supplémentaires de république islamique. Un réformateur ne fera pas tomber le régime, puisqu'il en sera issu.

Par Propos recueillis par Fabrice AUBERT le 10 février 2009 à 05:45
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