© INTERNEOn sait que, souvent en France, les films qui attirent les foules s’attirent aussi les foudres des critiques. Dans le cas du "Fabuleux destin d’Amélie Poulain", cette règle de base du cinéma français a pris des proportions démesurées.
Le long métrage réalisé par Jean-Pierre Jeunet caracole en tête du box-office, attirant près de 4,2 millions de spectateurs après cinq semaines d’exploitation. Un raz-de-marée — salué jusqu’aux Etats-Unis par le magazine Variety qui y voit "un événement dans l’histoire du cinéma" — devenu phénomène de société. Le bouche-à-oreille fonctionne, l’engouement est contagieux et, forcément, la polémique éclate. Avec une violence rare dans un pays où le 7e art a pourtant l’habitude de susciter des passes d’armes passionnées. Aux éloges dithyrambiques répondent des accusations virulentes : certains journalistes accusent "Le fabuleux destin…" d’être "populiste" quand ils ne lui reprochent pas de "faire le jeu du FN".
"Elites" contre "gens de peu"
Condensé d’une polémique : en l’espace d’une semaine, la rubrique "Rebonds" du journal Libération a été le théâtre d’une bataille féroce entre inconditionnels d’Amélie et pourfendeurs de Jeunet. David Martin-Castelnau et Guillaume Bigot, membres de Génération République, ont tiré les premiers. "Quand toute la vulgate des "élites" françaises diffuse un mépris teinté de crainte pour les habitants de ce pays, (…) ce film évoque les "gens de peu" avec tendresse et respect",
déclarent-ils dans l’édition du 28 mai. "Insupportable irruption : le choc, pour la bien-pensance libérale-libertaire, n’aurait pas été plus rude que celui éprouvé par un mollah apercevant une foule de naturistes dans les rues de Téhéran", poursuivent-ils.
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Trois jours plus tard, Serge Kaganski, rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles, fustige ces "deux Don Quichotte d’opérette" et annonce d’une plume rageuse "qu’il est temps de dire tout le mal que l’on pense de ce film à l’esthétisme figé et qui, surtout, présente une France rétrograde, ethniquement nettoyée, nauséabonde". Et de conclure, tout en admettant la sincérité des millions de fans d’Amélie, que "si le démagogue de La Trinité-sur-Mer (Le Pen, ndlr) cherchait un clip pour illustrer ses discours, promouvoir sa vision du peuple et son idée de la France, il me semble qu’Amélie Poulain serait le candidat idéal".
"Frauduleux destin"
Enfin, le 1er juin, Philippe Lançon, journaliste à Libération, invite les deux parties à plus de modération. Selon lui, le film de Jeunet, qu’il rebaptise "Le frauduleux destin d’Amélie Poulain", n’est qu’un "trompe-l’œil" qui "transpose Eurodisney à Montmartre", son succès est "vierge d’idéologie ; c’est de la pure technique mise au service d’une propagande affective pour désespérés". Alors, quoi ? Amélie Poulain serait une bluette creuse ? Une torchon fascisant ? Un poème irrésistible ? La réponse est dans les salles obscures. Le reste n’est que du cinéma.
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