© INTERNE"A la fin des années soixante, pour un jeune homme ambitieux et talentueux, le paradis sur Terre avait un nom : Hollywood". Et, comme dans la Bible, pour se faire une place dans cet éden, les jeunes Caïn, cinéastes aux barbes fournies et dents longues, n’ont pas hésité à trucider Abel. Puis, version californienne oblige, à danser sur son cadavre, de la coke dans le nez et une fille à chaque bras. C’est l’histoire de cette période hallucinante et hallucinée, capitale dans l’histoire du 7e art, que Peter Biskind, ancien rédacteur en chef du Première américain, détaille dans Le Nouvel Hollywood (1).
Jeunes barbus contre vieux businessmen
Fortement influencée par la notion d’auteur chère aux critiques français et par la liberté des œuvres européennes, une nouvelle génération de réalisateurs débarque à Los Angeles et, pour la première fois dans l’histoire du cinéma américain, précise Biskind, dérobe le pouvoir aux "sacro-saints studios". L’époque change — la contre-culture et la guerre du Vietnam ébranlent la société américaine — mais pas Hollywood. Vieilles méthodes, vieux dirigeants, le système ressemble alors à un pachyderme cacochyme qui se dirige, pesamment mais sûrement, vers le cimetière des éléphants. 
Marlon Brando et Francis F. Coppola
sur le tournage d'Apocalypse Now (DR)
"L’ancienne génération ne passait pas le témoin. Il a fallu leur arracher", résume Steven Spielberg. Mais la confrontation des débuts se transforme bientôt en partenariat forcé. Devant les succès de Bonnie and Clyde puis surtout d’Easy Rider, les producteurs acceptent d’abandonner une partie de leur pouvoir aux cinéastes qui semblent en phase avec leur époque. Leurs noms : Coppola, Scorcese, Spielberg, Lucas, Altman, Friedkin, Bogdanovich, Ashby...
Cinéastes rentrés dans le rang
Le nouvel Hollywood explose les règles de l’âge d’or : les personnages priment sur l’intrigue, la technique n’a rien de parfait, le politiquement correct est aboli et le happy end honni. Le public suit et retrouve le chemin des salles obscures. Les réalisateurs deviennent tout puissants. Au sommet de leur gloire et de leur art, ils se conduisent en maîtres du monde. Arrogants, cupides, égocentriques, manipulateurs, ils plient leur entourage à leurs caprices. Et contestent le système pour mieux en profiter, à l’image de Francis Ford Coppola, tiraillé entre sa volonté de créer un studio alternatif (Zoetrope) où les réalisateurs seraient rois et son désir de vivre comme un nabab en profitant de ses protégés.
La "dolce vita" hollywoodienne n’aura qu’un temps. Dépassements de budgets, ravages de la cocaïne, batailles d’ego, la communauté des réalisateurs explose après une décennie faste. Le tandem Spielberg-Lucas est également montré du doigt, accusé de servir fidèlement les studios. "La Guerre des étoiles, c’est le film qui a bouffé l’âme et le cœur d’Hollywood", dénonce le scénariste et réalisateur Paul Schrader. Les businessmen reprennent la main, les rebelles rentrent dans le rang (Scorcese, Coppola) ou sont jetés aux oubliettes (Friedkin, Bogdanovich). Seul Lucas s’est durablement affranchi des majors, note Biskind, mais il reste prisonnier de sa trilogie. "On a tout foutu en l’air"… la réplique prononcée à la fin d’Easy Rider était prémonitoire.
"Vous êtes les philistins !" Haut et en couleur, comme l’époque et les personnes qu’il décrit, Le Nouvel Hollywood est un ouvrage passionnant que l’on dévore avec avidité. Peter Biskind a multiplié les entretiens avec les protagonistes pour décrire la Cité du cinéma dans les années 70. On y découvre les films et leurs auteurs — cinéastes, producteurs, acteurs — sous une lumière crue, qui n’a rien d’hollywoodien. Les descriptions de tournages sont bien loin des documentaires proprets qui abondent sur les DVD. On aimerait évoquer William Friedkin passant trois jours à filmer une tranche de bacon qui grille sur le feu (L’Exorciste), Martin Scorcese enfermé dans sa caravane avec son psy pendant que plus de 100 figurants et l’équipe l’attendent pour tourner (New York, New York), Peter Fonda s'entourant de gardes du corps pour se protéger de Dennis Hopper, excité par les drogues (Easy Rider) ou Francis F. Coppola hurlant à des producteurs : "Je suis un putain d’artiste ! Et vous êtes les philistins !", mais ce serait gâcher le plaisir du lecteur. Lequel referme le livre en se disant : "Cela ferait un sacré bon film !".
(1) Peter Biskind : Le Nouvel Hollywood, Le Cherche-midi, 514 pages, 21€.
photo d'ouverture : Dennis Hopper et Peter Fonda dans Easy Rider, photo extraite du DVD édition collector, GCTHV (DR)
Retour MYTF1
Chargement en cours...




