Bertolucci : "tout n'est qu'un rêve"

Par Olivier CORRIEZ, le 10 décembre 2003 à 00h00 , mis à jour le 09 décembre 2003 à 18h57

Bernardo Bertolucci fait enfin son film sur Mai 68. Mais plutôt que de filmer la révolte dans les rues de Paris, il installe sa caméra dans un grand appartement où trois adolescents partent à la découverte de l'âge adulte. Interview.

L'équipe du film INNOCENTS (L. Garrel, B. Bertolucci, E. Green, M. Pitt) © INTERNE

tf1.fr : Votre film Innocents - The Dreamers est l'adaptation d'un livre, The Holy Innocents de Gilbert Adair, qui n'a jamais été édité en France. Il semble que son auteur ne voulait pas le voir transposé au cinéma. Pourquoi a-t-il changé d'avis ?

Bernardo Bertolucci : Ce roman est très autobiographique. Gilbert, cet Ecossais d'Edimbourgh, est venu à Paris début 68. C'était un assidu de la Cinémathèque. Il n'était venu que pour oberver quelques temps et je crois qu'il est resté vingt ans. Le roman est plein d'éléments très personnels. Non seulement beaucoup de gens pouvaient s'y reconnaître mais en plus il n'en était pas vraiment content, il voulait le réécrire. Le film lui a donné cette chance (NDLR : Gilbert Adair est scénariste du film) : il a pu le repenser. Je pense que s'il a finalement accepté de voir son histoire au cinéma, c'est peut-être parce qu'il connaît mon cinéma et qu'il aime mes films.

tf1.fr : Comment avez-vous eu connaissance de ce roman ?

B.B. : C'est ma femme Claire qui m'a donné le livre. J'ai trouvé une certaine grâce, une légèreté et une justesse dans la description intime des relations entre les gens en 1968 et cela en occultant tout ce qui se passait en même temps dans la rue. Ce qui se passe dans l'histoire, ces deux jeunes enfants terribles, parisiens sophistiqués, qui capturent un jeune innocent américain sorti de sa province, n'est que le résultat de tout ce qui s'est passé dans les années 60. Ils vont le séduire pour le transformer peu à peu jusqu'à ce qu'il soit comme eux.

tf1.fr : Sauf qu'il résiste à la pression politique…

B.B. : Mais justement parce qu'il est Américain… Cela m'amusait beaucoup de finir le film sur lui. Les gens de son âge aux Etats-Unis refusaient d'aller au Vietnam, d'aller faire la guerre et en France, les jeunes lançaient des cocktails molotov sur les policiers. En 2003, les Américains vont à la guerre et ce sont les Français qui refusent. C'est un paradoxe historique intéressant. Dans le dernier plan du film, la charge de la police me fait beaucoup penser à celle des policiers à Gênes en 2001 lors du GIAT. Ces jeunes me font penser à leurs aînés de mai 68.

tf1.fr : Avec ce film, vous abordez un sujet délicat : trois adolescents, souvent nus, enfermés dans un appartement labyrinthique. Un peu sulfureux, non ?

B.B. : Je suis entré dans cet appartement, qui joue un rôle important, comme dans L'Ange exterminateur de Buñuel, en sachant que je n'en sortirai qu'une fois mon devoir accompli. Le film rêve le rêveur. Les trois corps nus sont rêvés par le film. C'était comme me parachuter dans l'univers de l'enfance. Je trouve que ces trois "petits animaux" sont enfermés dans cet appartement de peur de grandir. Ils désirent à tout prix rester dans le ventre de la mère.

tf1.fr : Il y a dans le film quelques scènes crues, érotiques. Comment les avez-vous abordées avec les trois jeunes acteurs ?

B.B. : En lisant le scénario, ils savaient à quoi s'attendre. Ils étaient prévenus qu'on pourrait improviser, inclure de nouvelles idées, aller plus loin. Ils étaient conscients de la difficulté du tournage mais ils se sont bien préparés. Je comptais sur une chose : la mise en confiance. J'ai commençé par les déshabiller progressivement dans le film ce qui collait parfaitement à la chronologie de l'histoire, je tourne d'ailleurs toujours mes films de façon chronologique pour donner de l'espace aux acteurs. Je leur ai dit : "dans trois semaines vous évoluerez nus dans l'appartement comme si vous êtiez habillés et personne ne s'en rendra compte". Et ça s'est passé de la sorte. Personne n'était embarrassé et tout le monde trouvait ça presque normal.

tf1.fr : Parlons de deux scènes : celle de Matthew et Isabelle dans la cuisine qui m'a paru être comme un viol mais pas dans le sens que l'on admet traditionnellement de l'homme sur la femme, et celle de la masturbation dans la chambre de Théo, obligé de se satisfaire sur la photo d'une de ses héroïne de cinéma. Deux scènes qui correspondent à chaque fois à la mise à nu des personnages.

B.B. : Pour la scène dans la cuisine, c'est vrai que ce pauvre américain est violé par cette jeune française. Mais, c'est aussi une scène révélatrice : on découvre que cette jeune femme n'est que mise en scène. Rien n'est vrai dans ce qu'elle prétend être, elle que l'on croyait pleine d'expérience, très sophistiquée. Il y a deux niveaux dans cette scène, celle des deux amants et de Théo le spectateur presque indifférent et ce qui se passe à l'extérieur, les clameurs, un coup de vent, un drapeau rouge et la police. J'aime bien la distance de Théo par rapport à l'amour de Matthew et Isabelle. Il y a également ce sang qui tache leur visage comme s'il s'agissait d'un drapeau. Dans la seconde scène, on se rend compte qu'il y a une grande tension amoureuse d'Isabelle vers Théo mais pas l'inverse. Elle le sent en difficulté, elle tente de l'aider à relever le défi.

tf1.fr : Théo semble vouloir plus se rapprocher de Matthew…

B.B. : Dans le livre, le rapport homosexuel était plus fort entre les deux garçons. J'ai eu peur que cela alourdisse le film, que l'on m'accuse encore de faire un film redondant. J'ai laissé quelques moments d'intimité entre les deux garçons mais cela ne va pas bien loin.

tf1.fr : Quand vous avez commencé à tourner des films, vous disiez que le Français était la langue du cinéma. Le cinéma français a beaucoup changé depuis les années 60. La langue française est-elle toujours celle du cinéma ?

B.B. : Si je pense à la Nouvelle Vague, ma réponse est toujours oui, mais elle est où la Nouvelle Vague ? Quelqu'un de plus méchant que vous dirait que ce n'est plus le Français mais l'Anglais ma langue préférée car je tourne mes films en anglais. C'est simplement plus pratique. Non, ce n'est pas dans le cinéma français que je cherche à présent des émotions nouvelles. Ce que je continue d'aimer dans le cinéma, ce sont des metteurs en scène comme Scorsese, Lynch, Wong Kar Wai et bien d'autres, qui se posent la question de savoir ce qu'est le cinéma et qui tentent de le réinventer. J'ai commencé comme assistant de Pasolini sur Accatone. Pasolini ne connaissait rien. Il inventait son cinéma jour après jour.

Photo : Bernardo Bertolucci entouré des ses trois acteurs Louis Garrel, Eva Green et Michael Pitt lors du dernier festival de Venise (AFP)

Par Olivier CORRIEZ le 10 décembre 2003 à 00:00
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