© INTERNEClaude Nougaro avait l'air d'un petit boxeur, d'un petit taureau noir, d'un arpenteur de bars, d'un petit caïd espagnol. Il est mort jeudi matin dans son appartement parisien des suites d'une longue maladie, à l'âge de 74 ans, mettant du même coup un terme à 50 ans d'une carrière en constante évolution, qui aura marqué de sa patte si personnelle l'art de la chanson.
Né sous les "briques rouges" du quartier des Minimes à Toulouse, Claude Nougaro a beaucoup parlé de son père baryton à l'opéra, son "premier chanteur de blues", de sa mère pianiste qu'il adorait. Il tâte plusieurs métiers, dont le journalisme, avant de fréquenter les scènes de cabaret où il lit de sa voix rocailleuse des poèmes rococo, ténébreux, sensuels. Les premières chansons qu'il écrit sont pour Philippe Clay et Marcel Amont. Puis il se met à chanter lui aussi, vivant de petits cachets comme tant d'autres artistes de sa génération, à l'époque des Trois Baudets et des clubs de Montmartre.
Swing et émotion
Le succès vient en 1964 avec "Je suis sous". Ceux qui s'intéressent à ce petit rouleur de mécaniques toulousain découvrent alors l'auteur du frénétique "Une petite fille", de l'adorable "Cécile ma fille" écrit pour son premier enfant, du superbe "Cinéma" et "l'écran noir de [ses] nuits blanches", de la ronde sensuelle du "Jazz et la java". La mode est alors au yéyé, mais Claude Nougaro reste fidèle au jazz et enchaîne les interprétations de standards, habillés de paroles admirablement travaillées, swingantes et poignantes comme les films américains en noir et blanc qui peuplent son imaginaire. Ses sparing-partners se nomment alors Maurice Vander et Michel Legrand.
Avec le succès, les concerts, la reconnaissance, Claude Nougaro s'intéresse à d'autres continents. C'est lui qui fera connaître en France Chico Buarque de Hollanda, l'un des génies de la musique populaire brésilienne, en reprenant l'un de ses plus grands succès, "Tu verras" ("O que sera"). Le Brésil l'accompagne dès lors. Il travaille avec le guitariste et compositeur Baden Powell, auteur de quelques sambas et bossa-novas célébrissimes, adapte d'autres classiques du Nordeste brésilien ("Viramundo"). Nougaro, alors, c'est une gestuelle, un accent, un corps vouté qui se balance.
Le soulèvement de mai 68 lui inspire un long texte qu'il met en musique ("Paris mai"), dévidant ses impressions fantasmagoriques à la manière de l'Arthur Rimbaud du "Bateau ivre" ("Le casque des pavés ne bouge plus d'un cil / La Seine de nouveau ruisselle d'eau bénite / Le vent a dispersé les cendres de Bendit / Et chacun est rentré chez son automobile"). Il voyage, se lie d'amitié avec les jazzmen qui hantent sa discothèque, comme Dave Brubeck ou Eddy Louiss, et en 1973 enregistre avec des artistes africains l'hallucinante "Locomotive d'or", vision d'un train étincelant trouant une épaisse forêt primitive.
Mise sur la touche
L'éparpillement de l'écurie d'Eddie Barclay lui vaut d'être mis sur la touche au début des années 80. Mais, sept ans plus tard, il signe sa revanche en revenant en force sur les ondes avec "Nougayork", récit ironique de la découverte des gratte-ciels de Manhattan et de la grande mécanique américaine. Le succès revient, les concerts aussi, l'argent également. Il partage dès lors son temps entre les berges de la Garonne à Toulouse et Paris.
L'écrivain Jacques Audiberti, avec qui il avait entretenu une longue amitié, lui disait qu'il était "un sarrazin". "Je suis un archaïque du futur", avait-il lâché un jour à l'un de ses proches, définissant ainsi un style de "troubadour baroque", qui s'est mêlé de jazz, de swing, de blues, de samba, de balades, de rock psychédélique et d'acid-jazz. Dessinateur, esthète, fêtard, homme de plusieurs femmes, fidèle dans son inconstance, Claude Nougaro était, avec Serge Gainsbourg, l'un des poètes majeurs qui s'immiscent parfois, en France, sur le territoire bon enfant de la chanson.
| Ses principales chansons |
1962 : "Une petite fille", "Les Don Juan", "Le cinéma", "Le jazz et la java"
1963 : "Cécile ma fille", "Les mines de charbon"
1964 : "Je suis sous", "Mon assassin", "Il y avait une ville"
1965 : "A bout de souffle", "Sing Sing Song"
1966 : "Bidonville", "L'amour sorcier", "Armstrong"
1967 : "Toulouse", "A tes seins", "Une bouteille à la mer", "Petit taureau"
1968 : "Quatre boules de cuir", "Paris mai", "La pluie fait des claquettes"
1971 : "La neige"
1973 : "Locomotive d'or", "Dansez sur moi", "Montparis"
1974 : "La Java du diable"
1975 : "Brésilien"
1976 : "Ile de Ré"
1977 : "Plume d'ange"
1978 : "Nobody knows", "Quand Freddy est parti", "Tu verras"
1980 : "Le coq et la pendule"
1987 : "Nougayork"
1988 : "Pacifique"
1993 : "C'est une Garonne", "Tchin'Chine"
1997 : "L'enfant-phare"
Photo afp-Cor : Claude Nougaro aux Francofolies de La Rochelle en 2001
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