© INTERNE"Père, nous n’avons pas besoin de surenchérir", suppliait Marvin Gaye dans sa chanson la plus célèbre et la plus profonde, What’s going on. Un appel qui s’adressait probablement à son propre père avec lequel l’artiste entretenait des rapports conflictuels. Mais celui-ci ne l’a pas entendu.
"Le 1er avril 1984, après une violente querelle qui avait dégénéré en une hideuse confrontation physique, Marvin Pentz Gay Senior, alors âgé de 70 ans, pénétra dans la chambre de son fils aîné avec un revolver de calibre 38 et (…) lui tira une balle dans le cœur, écrit le journaliste musical Ben Edmonds (1). Cela aurait suffi à le tuer mais il s’approcha encore et tira une autre balle dans le corps agonisant de son enfant. Si Marvin [Gaye] avait vécu, il aurait eu 45 ans le lendemain". A bien des égards, ce drame familial évoque une tragédie grecque dont le sombre dénouement s’avère inéluctable.
Autodestruction
Doté d’un caractère bien trempé et d’un ego à la mesure de son immense talent, Marvin Junior avait été marqué par une enfance malheureuse. Son père, qui était pasteur, rappelle Ben Edmonds, était "un être volage, inconstant et violent, aimant se travestir et n’hésitant pas à" battre sa femme et ses enfants. La célébrité de son fils et sa générosité à l’égard des siens le rendait jaloux et amer. Puis, à la fin des années 70, l’idole de l’Amérique subit une succession d’échecs, sentimentaux, financiers, artistiques. Tentatives de suicides, plongée dans la drogue et sexualité débridée devinrent son quotidien. "L’autodestruction était la clé de sa personnalité, sans doute aussi la source dont il tirait son inspiration et où s’alimentait son talent", affirme le réalisateur belge Richard Olivier, qui le rencontra lors de son exil de deux ans à Ostende (2).
La chanson Sexual Healing le fit revenir au premier plan, en 1982. Retour à Los Angeles où Marvin Gaye partageait sa maison avec ses parents. Mais l’homme était toujours habité par ses démons. Selon sa mère, la cocaïne et la dépression l’avaient transformé en "monstre" tandis que le révérend Gay était, lui, devenu alcoolique. "Deux bombes humaines étaient enclenchées", souligne Edmonds. Les amis de l'artiste évoqueront sa mort comme un "suicide déguisé" (3). Alors que son père l’avait prévenu qu’il le tuerait s’il osait lever la main sur lui, le chanteur administra "une volée de coups" à son géniteur en cette journée du 1er avril. Le pasteur répliqua en tuant son fils avec l’arme que ce dernier lui avait offert. Une fin sordide pour un artiste unique dont l’œuvre reste, heureusement, éternelle.
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(1) Ben Edmonds : What’s going on, marvin Gaye ?, 10/18, 251 pages. L’histoire passionnante de la création d’un album de légende et de la fin d’une époque, celle du "son" Motown.
(2) Richard Olivier : L’ami ostendais de Marvin Gaye, Christian Pirot éditions, 123 pages. Ce réalisateur belge, habitué de l’émission Strip tease et auteur de deux documentaires sur Marvin Gaye, évoque avec style et beaucoup d’émotion comment un "curieux colosse" d’Ostende recueillit et prit soin pendant deux ans de l’artiste alors à la dérive.
(3) Florence Rajon : Marvin Gaye de A à Z, Les guides MusicBook, 118 pages. Anecdotes, discographie illustrée, bibliographie, dates-clés... un condensé très riche sur la carrière de l'artiste.
photo : détail de la couverture de What's going on, Marvin Gaye ?, de Ben Edmonds, aux éditions 10/18 (DR).
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