© AFP/JOEL ROBINELCI.fr - François Bayrou rêve de former une coalition avec la droite ou la gauche s'il était élu chef de l'Etat. Est-ce constitutionnellement possible ?
Olivier Duhamel : La Constitution ne prescrit aucun type de coalition pour gouverner le pays, ni chez nous ni dans aucune démocratie. Elle exige seulement que le gouvernement n'ait pas une majorité contre lui, sans quoi il sera censuré et devra démissionner. Si François Bayrou était élu, il chercherait, avec le Premier ministre par lui choisi, à former un premier gouvernement, le plus large possible, en attendant les élections législatives. Ensuite, il procéderait de même, en fonction des forces politiques décidées à le soutenir : la sienne, l'UDF, qui serait évidemment plus puissante, et ceux qui accepteraient de suivre, sur sa droite et sur sa gauche.
LCI.fr - Il cite l'exemple de la coalition allemande d'Angela Merkel. Le scrutin législatif majoritaire ne rend-il pas ce projet illusoire en France ?
O.D : François Bayrou et ses amis aiment évoquer la situation politique actuelle en Allemagne. Ils ont raison sur un point, droite et gauche, chrétiens démocrates et sociaux-démocrates acceptent d'y gouverner ensemble. Ils ont tort sur un autre point. Cette situation, qui est d'ailleurs exceptionnelle en Allemagne, vient du résultat des élections. Pour la première fois, elles n'ont donné la majorité à aucune coalition, ni, à gauche, Verts et SPD, ni, à droite, Libéraux et CDU. Une sorte de match nul, de pat comme aux échecs. En France, d'une part l'élection présidentielle désigne un Président, d'autre part le scrutin majoritaire à deux tours pour l'élection des députés évite, en principe, ce genre de résultat. Encore que, en 1988, aucune coalition n'avait la majorité absolue, puisque les communistes ne voulaient plus gouverner avec le PS, et que RPR et UDF étaient minoritaires. On peut donc imaginer que Bayrou rêve d'un pat de ce genre, avant d'instaurer la proportionnelle pour favoriser de nouvelles alliances.
LCI.fr - La percée du candidat UDF dans les sondages traduit-il, selon vous, un rejet conjoncturel du duel Sarkozy-Royal ou l'émergence durable d'une troisième force politique ?
O.D : Il y a une percée de Bayrou. Il n'y a pas de rejet du duel Sarkozy-Royal. À eux deux, ils recueillent encore près de 60% des intentions de vote, infiniment plus que Chirac et Jospin en février 2002. Cette précision faite, le rejet du duopole se portait naguère sur Chevènement et Le Pen, puis, à l'arrivée, un peu sur tous les autres, beaucoup sur Le Pen. Cette fois, et pour l'instant, il existe encore sur Le Pen, mais se manifeste, de façon croissante, en faveur de Bayrou. Cela durera-t-il ? La seule chose que peut dire une personne un peu compétente est que, pour la présidentielle, on ne sait pas. Personne ne sait si la dynamique Bayrou va prospérer, et l'amener vers les 15, voire 20%. Ou si elle va retomber comme un soufflé. En revanche, l'émergence durable d'une troisième force ne pourra se produire que si l'on change les règles du jeu, si l'on introduit une sérieuse dose de proportionnelle pour l'élection des députés. Sans quoi, la logique binaire continuera de s'imposer.
LCI.fr - La personnalisation croissante par les médias du combat présidentiel ne rend-il pas caduc le clivage traditionnel droite-gauche ?
O.D : La personnalisation croissante est encore plus accentuée aux États-Unis. Et pourtant, démocrates et républicains s'y distinguent, Al Gore n'aurait pas fait la guerre en Irak. Il aurait ratifié le protocole de Kyoto pour un développement durable. Et ces deux partis dominent complètement la vie politique, à eux deux ils ont toujours obtenu plus de 80% des suffrages. On pourrait dire à peu près la même chose sur le Royaume-Uni, l'Espagne, et d'autres. Et aujourd'hui, la compétition entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy présente évidemment un aspect personnel, mais elle correspond aussi, quoi que l'on en dise, à la confrontation entre gauche et droite.
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