Jean-Christophe Lagarde © TF1/LCILCI.fr : Maire de banlieue, vous avez été en première ligne lors des émeutes il y a un an. Pourquoi, selon vous, cette question est-elle quasiment absente de la campagne ?
Jean-Christophe Lagarde : Cela mesure à quel point les deux grands appareils, l'UMP et le PS, ont absorbé cette question, l'un pour la nier et la faire passer seulement pour de la délinquance, l'autre pour une simple question sociale. Or les questions que posent cette période sont lourdes. Le principal est de savoir si la République garantit les mêmes chances à tous, quel que soit le lieu où l'on vit. La réponse est non.
Tout d'abord, il faut réimplanter l'Etat dans les quartiers, les services sociaux, les caisses d'allocations familiales et les transports qui permettent le désenclavement. C'est la même problématique que pour les zones rurales. Deuxièmement, il faut permettre à l'Education d'avoir des classes d'excellence sur tout le territoire, du plus petit village à la cité la plus difficile.
LCI.fr : Qu'entendez-vous pas classes d'excellence ?
J.C.L : Si un élève a un bon potentiel, on doit lui permettre d'avancer au rythme qui est le sien. Il s'agit de réserver dans les meilleures écoles, lycées et facs des places pour tout le monde. On prend les meilleurs d'un lycée d'un village ou de Clichy-sous-Bois, et on leur donne accès au lycée dits "prestigieux". Il faut que l'excellence scolaire remplace la médiocrité pour tous.
Actuellement, notre élite s'autoreproduit car elle vit sur elle-même et fréquente les mêmes écoles. Il faut ouvrir les élites de France à d'autres populations. Cela permettra de réinstaller l'espoir dans les quartiers difficiles.
LCI.r : Et que proposez-vous pour les moins bons élèves ?
J.C.L : Il y a deux cas de figure. D'une part, les élèves qui posent des difficultés de discipline. On doit pouvoir les sortir du collège et les placer dans des petites unités pédagogiques adaptées où ils pourront construire leur vie. Il faut qu'ils se reconstruisent et apprennent autant à vivre qu'à lire ou écrire. L'autre cas de figure, ce sont les élèves qui ont des difficultés sur les apprentissages premiers. Les enfants ne doivent pas pouvoir sortir de l'école sans savoir lire, écrire et compter. Ces acquis sont indispensables avant l'entrée en 6e.
Par ailleurs, il ne faut pas annuler la carte scolaire, comme le réclament les candidats de l'UMP et du PS. La solution, c'est la mixité sociale et cela passe par un grand chantier de rénovation urbaine, la destruction des barres d'immeubles qui prendra 10 ou 15 ans. Depuis trop longtemps, on a accepté de concentrer toute la misère au même endroit. En attendant les 15 ans de rénovation, il faut imposer la mixité sociale. En matière d'urbanisme, il faut imposer des logements sociaux dans toutes les communes. Toutes les opérations immobilières nouvelles devront comprendre un pourcentage de logements sociaux.
LCI.fr : Quelle sont contre les propositions de François Bayrou contre la délinquance des mineurs ?
Il faut tout d'abord doubler le budget de la justice en 5 ans. Le problème est en effet la rapidité de l'exécution des peines, et cela nécessite des moyens. Si on prend comme exemple la Seine-Saint-Denis, ce n'est pas avec 14 juges des mineurs que l'ont peut traiter environ 8000 mineurs délinquants déférés chaque année.
Deuxième chose, il faut diversifier les sanctions. Aujourd'hui, les juges sont enfermés dans l'alternative suivante : le retour au bas de l'immeuble ou la prison. Or, un mineur ne commet pas un délit grave du jour au lendemain, son "évolution" s'étale sur 3, 4 ou 5 ans. Pendant cette période, on doit prévoir des stages de civisme, des travaux d'intérêt général, ou des placements en centre éducatifs renforcés ou fermés. Enfin, si c'est nécessaire, il faut éloigner durablement le jeune du milieu familial.
LCI.fr : Francois Bayrou est-il favorable à la suppression de l'excuse de minorité ?
Non. La suppression de l'excuse de minorité a pour conséquence de ne pas mettre en place les étapes nécessaires avant de décider un emprisonnement. La prison doit être le dernier recours. Mais à titre personnel, si l'on voit qu'après une réprimande puis l'éloignement, un jeune continue ses fautes, je suis favorable à cette suppression.
LCI.fr : Etes-vous favorable, comme le PS, au retour de la police de proximité ?
Non, car cette police n'était qu'une fumisterie. Cela consistait à payer des policiers pour se promener au milieu des commerçants lors des heures d'ouverture des magasins. Et dans les heures de délinquance, il n'y avait personne. Depuis 2002, on a remplacé cette police par une police d'intervention, ce qui est souvent vécu comme une agression. On est passé d'un excès à l'autre. Il faut que la police ne soit plus un instrument électoral.
Nous proposons 3 choses : une fidélisation des policiers sur un territoire, au minimum 5 ans. Quand les policiers connaissent le terrain, cela se passe bien. Deuxièmement, il faut une police mieux rémunérée là où le travail est plus difficile. Je parle d'une augmentation d'au moins 20-25%. Troisièmement, il faut améliorer la vie des policiers. Aujourd'hui, la plupart de ceux qui travaillent en banlieue viennent de province. Ils n'ont pas la possibilité de se loger correctement. Avec 1200 euros par mois de salaire, certains policiers vivent hébergés.
Par ailleurs, il faut laisser les commissaires adapter leur stratégie locale de sécurité avec les maires. Dans un département comme la Seine-Saint-Denis, il y a plus de 40 communes avec chacune leur type de problèmes. Derrière les statistiques globales, il y a des réalités très diverses.
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