Machines à voter, machines à créer la "suspicion" ?

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 19 avril 2007 à 10h42 , mis à jour le 19 avril 2007 à 16h19

Interview Selon le politologue Olivier Ihl, le vote électronique va bouleverser "la dimension rituelle du vote" tout en posant de nouvelles questions. Au cœur du débat : la sécurité des systèmes informatiques et le rôle des citoyens.

Election présidentielle - TF1/LCI : Une machine destinée au vote électroniqueUne machine destinée au vote électronique © Election présidentielle - TF1/LCI

LCI.fr : Dimanche prochain, 1,5 million de Français vont voter électroniquement. L'utilisation des machines à voter va-t-elle changer l'acte même du vote ?

Olivier Ihl, directeur de Sciences Po Grenoble (1) : Oui, très clairement. Le citoyen qui vote électroniquement va avoir affaire à un écran qui lui propose plusieurs options possibles. Il y aura une touche "vote blanc", qui n'existe pas pour le vote sur bulletin papier alors qu'il concerne encore 90% des électeurs français. A l'inverse, dans le système traditionnel, les bulletins nuls [bulletins recouverts de textes ou de dessins ou déchirés, NDLR] sont possibles : c'est une façon d'exprimer son ras-le-bol de la politique. Avec les machines, ce n'est plus le cas.

L'autre changement considérable introduit par la machine concerne les partis politiques. Traditionnellement, ils participent au décompte des voix via des assesseurs, sous le regard du public. Avec la machine à voter, ce décompte n'est plus public : ce sont des entreprises agréées par le ministère de l'Intérieur qui donneront le résultat du vote, tout de suite.

"Certaines personnes âgées
's'habillent' même pouraller voter"

Olivier Ihl

 LCI.fr : C'est tout le cérémonial du vote qui s'en trouve transformé...

O. I. : La dimension rituelle du vote disparaît en même temps que le bulletin, l'isoloir et l'urne. Or, l'attachement à l'acte de vote passe par ces équipements : ils sont associés à un rapport de familiarité, à un rapport civique. Le moment du vote est un moment de convivialité. Des enquêtes ont montré que certaines personnes âgées "s'habillent" même pour aller voter. 45% des femmes déclarent venir voter pour le vote lui-même avant de venir pour un candidat, ce qui prouve leur attachement au droit de vote, une conquête récente pour elles (1945). Pour les jeunes, notamment issus de l'immigration, ou pour les Français récemment naturalisés, le vote a également une dimension d'intégration. On peut penser que l'arrivée des machines va faire bouger [ces dimensions rituelles] mais dans tous les sens.

LCI.fr : Le vote électronique a-t-il un effet sur le taux de participation ?

O. I. : En Belgique et aux Pays-Bas, les machines à voter n'ont pas eu d'influence nette sur la participation électorale, contrairement à d'autres systèmes, comme le vote postal qui a fait augmenter la participation de 20% en Oregon depuis 1994. Mais il y a d'autres effets : si un électeur "bloque" une machine parce qu'il n'arrive pas bien à s'en servir, cela peut créer une file d'attente et donc de l'animosité qu'il faudra gérer. Les électeurs jeunes, urbains et diplômés s'en sortent bien avec ce type de machines tandis que les personnes âgées en ont moins l'habitude. Rappelons que moins d'un Français sur deux possède un ordinateur chez lui. Il y a donc un vrai travail de socialisation civique à opérer.

"Avec le vote électronique,
il reste une suspicion
qui alimente
la controverse"

Olivier Ihl

 LCI.fr : La sécurité de ces machines prête également à polémique ?

O. I. : Le vote par des machines à voter pose des questions non résolues. Il y a débat sur le dispositif de sécurisation des systèmes techniques. Se pose la question des codes sources, c'est-à-dire des clés informatiques qui permettent l'accès au réseau informatique. Les administrations municipales n'y ont pas accès, ni les citoyens ; d'où la grande confiance nécessaire dans les entreprises qui fournissent les machines.

Par ailleurs, si le jour du vote, la machine se détraque ou s'il y a une panne d'électricité, il faudra pouvoir reconstituer les votes tels qu'ils ont été exprimés — on ne pourra pas refaire voter les gens — et poursuivre le vote dans de bonnes conditions. C'est tout le problème de la matérialisation du vote et de la réplicabilité du scrutin : des bulletins peuvent toujours être recomptés mais s'il y a une erreur avec une machine à voter, c'est un informaticien qui tranche. Avec le vote électronique, il reste une suspicion qui alimente la controverse.

LCI.fr : Faut-il donc s'attendre à davantage de contestations des résultats ?

O. I. : On observe ce mouvement depuis octobre 2000 aux Etats-Unis. Pour le vote électronique à distance [depuis son domicile, NDLR], les critiques concernent l'identité de l'électeur — est-ce bien lui qui a voté ? — et le harcèlement des électeurs par des représentants de partis, accusés d'influencer le vote en se rendant au domicile des votants. La possibilité d'attaques [piratage] sur les machines est également évoquée. Des procès ont eu lieu pour des temps d'attente trop long aux bureaux de vote ou pour des pannes informatiques.

LCI.fr : Finalement, le système traditionnel de vote semble conserver votre suffrage...

O. I. : Le système actuel, avec l'enveloppe et le bulletin, a été inventé en Australie en 1856 et adopté en France en 1913. C'est un système simple, clair et qui a l'avantage de la longue durée. Sa grande vertu est de permettre la vérification du vote sous les yeux des électeurs et d'assurer un contrôle décentralisé.

Le système électronique présente un triple inconvénient : le problème des codes sources, le problème du vote blanc et le problème du contrôle. C'est un système expérimental et faiblement stabilisé : il n'existe aucune garantie informatique. Il doit encore faire ses preuves.

LCI.fr : Fallait-il donc mettre en place ses machines à l'occasion d'une élection aussi importante que la présidentielle ?

O. I. : Les machines à voter seront utilisées par 1,4 million d'électeurs, soit 5% du total, ce qui n'est pas rien. Or, la différence des voix entre la vainqueur et le vaincu est généralement assez minime : en 1974, 1981, 1988 et 1995, elle a toujours été inférieure à 2,5 millions d'électeurs. En lançant l'utilisation des machines pour les législatives ou les municipales, on aurait pu fragmenter et localiser les conséquences d'erreurs éventuelles. Il aurait peut-être aussi fallu mettre en place un système de transition avec du ticketing — c'est-à-dire que les machines éditent un bulletin papier par sécurité —, ce qui aurait permis de convaincre les électeurs.

Cela aurait aussi été intéressant d'avoir un débat public sur ce système, qui aurait impliqué des experts et des citoyens. Là, la plupart des gens découvrent l'arrivée des machines à voter depuis quelques semaines seulement.

(1) Olivier Ihl est professeur de sciences politiques et directeur de Sciences Po Grenoble. Il a beaucoup travaillé sur l'utilisation des machines à voter.

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 19 avril 2007 à 10:42
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33 Commentaires

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  • SEMINOR, le 20/04/2007 à 13h43

    Cet article est très intéressant et il souligne bien qu'encore une fois les citoyens sont mis à l'écart; ici en l'occurrence il s'agit de la décision d'utiliser contre leur gré, pour certains, un instrument essentiel à l'expression de leur opinion. Alors c'est ça ou rien! Je ne suis en rien réfractaire au progès et à la modernité mais la simple éventualité de l'existence de failles électroniques qui pourraient remettre en cause notre avenir me paraît grave.

  • Jean-Yves Le Gall, le 19/04/2007 à 21h51

    Si ces machines étaient réellement dangereuses pour la démocratie, il y a plus de quinze ans que la Hollande serait une dictature puisque la Hollande les utilise depuis plus de quinze ans. Pour un expert, monsieur Ihl semble bien mal renseigné...

  • Magnard, le 19/04/2007 à 19h09

    Qui a programmé ces machines ? Si c'est le ministère de l'intérieur, alors extrême prudence !!! Quelle est la couleur politique des mairies qui testent ces machines non fiables ? Pourquoi ne pas demander l'avis des électeurs et le support technologique d'informaticiens chevronnés ?

  • Belial, le 19/04/2007 à 19h04

    Je préfère ne pas voter qu'utiliser une machine. Cette m... va faire exploser l'abstention!!! Oui au bulletin dans l'urne!

  • Plisson, le 19/04/2007 à 18h51

    Le jour ou il y aura des machines à voter dans ma ville je n'irais plus jamais voter.

  • GREGOIRE REYNS, le 19/04/2007 à 18h17

    Visiblement, votre "expert" n'a jamais vu la principale machine utilisée en France (modèle NEDAP ESF-1). Ce qui lui fait raconter beaucoup de choses inexactes...

  • Bob, le 19/04/2007 à 18h16

    Ne pas faire confiance à une machine? Votre voiture, vous la préférez avec ou sans ABS?

  • Alain, le 19/04/2007 à 17h58

    Les sentiments non voilés de la plupart des journalistes de la TV nous font penser à une évolution vers une république bananière! Vouloir introduire des machines électroniques à voter vont encore accentuer ce sentiment puisqu'aucune vérification ne sera possible. Oui, n'en déplaise aux maires des cités qui vantent ces machines tout en étant totalement ignares sur le sujet, une machine électronique peut être violée, peut tomber en panne composants, peut tomber en panne logiciels. Il n'est pas démocratique que d'imposer ce mode de scrutin sans laisser le choix aux électeurs. Stop au "tout machine"! Nous en crèverons!

  • Carine, le 19/04/2007 à 17h41

    Lorsque ces machines ont été homologuée des tests tels que ceux faits pas l'informaticien hollandais ont-ils été faits? (lors de ces tests un candidat n'ayant pourtant eu aucun vote a été élu), aux Etats unis un cadidat a été élu avec plus de vote que de votants. Alors le vote électronique est-il vraiment sans problème d'autant plus qu'il y a de grandes chances de ne pas détecter les fraudes si elles sont bien faites. Publiez moi SVP.

  • Bidou, le 19/04/2007 à 17h27

    La machine a voter risque de tuer la démocratie : nombre d'électeurs ne feront jamais confiance dans ces automates. La dématérialisation du vote est une sorte de piège à démocratie, comme les allocations constituent un piège à chômeurs.

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