Le palais de l'Elysée © Service photographique de la présidence de la République/D.NoizetLCI.fr : Vous demande-t-on régulièrement des sujets autour de notre élection ?
Bruce Crumley, correspondant de Time Magazine* à Paris : Nous écrivons régulièrement sur le sujet, mais pas plus qu'en 2002. En revanche, nous vendons plus d'exemplaires. Nos lecteurs se demandent sur quoi va déboucher la passion entre les luttes idéologiques qui opposent les forces libérales et les forces sociales : le camp libéral va-t-il gagner du terrain face au camp de la gauche ou l'électorat, qui a peur de la mondialisation, va-t-il choisir une route opposée à celle choisie par les autres pays ?
LCI.fr : Comment analysez-vous cette campagne ?
B.C. : Je la trouve très fade. Les sujets de fond ne sont pas abordés. Par exemple, François Bayrou n'a pas vraiment de programme, seulement des grandes lignes qui brassent l'air. De son côté, Ségolène Royal a catalogué une centaine de mesures, auxquelles elles rajoutent ici ou là quelques idées. Mais point par point, c'est très difficile à décrypter et digérer.
Surtout, je note l'absence totale de débats. On a l'impression que la "Star Académisation" de la vie politique française a pris le pas sur le fond. Par comparaison, Chirac était loin d'être le meilleur politicien du pays. Mais il avait au moins le mérite de creuser les sujets et de les confronter avec Mitterrand ou même Jospin. Cela pouvait peut-être paraître ennuyant mais au moins c'était intéressant. En 2007, on en est bien loin. Je trouve d'ailleurs dommageable la règle d'égalité des temps de parole à la télévision. En théorie, c'est évidemment très bien. Mais cela empêche un vrai débat entre les trois ou quatre principaux candidats.
"Les attaques ne sont pas aussi frontales"
LCI.fr : Partagez-vous le sentiment répandu d'une "américanisation" de la vie politique française ?
B.C. : Les attaques personnelles ne me semblent pas aussi frontales qu'aux Etats-Unis. Ce sont plus des peaux de bananes glissées ici ou là pour faire ressortir des "casseroles". Les histoires qui sont sorties dans la presse (la polémique sur l'ISF, l'appartement de Sarkozy) n'ont d'ailleurs rien donné de concret. De même, l'argent, même s'il prend de l'importance en France, ne permet pas encore d'acheter un siège de président, comme c'est le cas indirectement aux Etats-Unis. Ici, les sommes utilisées sont beaucoup moins importantes. En raison de la relation catholique à l'argent, je pense que celui qui tenterait de prendre le pouvoir par l'argent serait sanctionné par l'électorat.
En fait, l'"américanisation" est surtout celle des médias français. Comme aux Etats-Unis, l'actualité doit désormais rimer avec divertissement. Il ne s'agit plus simplement d'informer, mais également de faire vibrer. Il vous faut donc quelque chose de nouveau à dire, tous les jours. Et le moyen le plus simple, ce sont les sondages, que les différents médias commandent eux-mêmes. Résultat : vous refaites la même bêtise qu'en 2002. Ces enquêtes ne signifient pas grand-chose et pendant ce temps-là, Le Pen attend.
LCI.fr : Hillary Clinton semble vouloir reprendre le concept de "débats participatifs" lancé par Ségolène Royal. La France peut-elle inspirer les Etats-Unis en matière politique ?
B.C. : Il faut tout d'abord noter que ce concept existe de fait déjà aux Etats-Unis avec les différents "caucus" et les primaires : leur but premier est justement de débattre avec les électeurs. Et je ne suis pas certain que cette idée ait servi Ségolène Royal. Cela a plutôt joué contre elle, puisque ses difficultés ont commencé alors qu'elle était en pleine "phase d'écoute". Et je ne pense pas que cela changera grand-chose dans la campagne d'Hillary Clinton. Elle est encore plus autoritaire que Ségolène Royal, avec idées très arrêtées. Chez elle, les "débats participatifs" relèvent totalement du gadget électoral.
*Fondé en 1923, Time Magazine est l'hebdomadaire américain au plus fort tirage et son influence s'exerce dans le monde entier.
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