Raymond Barre © TF1/LCI"Ma liberté intellectuelle et spirituelle a été totale, même s'il est vrai que l'on est jamais complètement libre physiquement". Dans un dernier livre d'entretien*, Raymond Barre évoquait peut-être avec pudeur la maladie qui le rongeait depuis quelques années. Cette maladie sur laquelle il n'avait pas prise et qui le privait d'une liberté qu'il aimait par dessus.
Ceux qui l'ont connu comme professeur retiendront un économiste à la renommée internationale. Ceux qui l'ont soutenu ou combattu dans les urnes se souviendront d'un homme qui ne s'est jamais plié aux règles de la politique. Raymond Barre s'est toujours plus intéressé à la France qu'aux Français, diront ses détracteurs.
"Je vous conseille de faire quelque chose où l'on a une plus grande liberté"
Né en 1924 à la Réunion, il y passe les vingt premières années de sa vie. Des études brillantes sur les mêmes bancs que l'avocat Jacques Vergès et son frère Paul. Passionné de philosophie et de littérature, il découvre alors l'univers de Proust qui ne le quittera plus. Après son arrivée en France en 1946, le diplôme de Sciences Po en poche, il veut tenter l'ENA ; "Barre, je vous connais, je vous conseille de faire quelque chose où l'on a une plus grande liberté" lui lance un de ses maîtres. Il choisit donc l'agrégation d'économie et les relations internationales, un milieu qui lui permettra de faire des rencontres capitales : Raymond Aron, la philosophe Simone Weil ou le penseur Alexandre Kojève. Il se forgera son corpus intellectuel : un capitalisme modéré par des règles, la connaissance des relations entre Etats ou le rejet de la pensée marxiste.
En 1955, après quatre années d'enseignement en Tunisie, il publie le fameux ouvrage Economie politique sur lequel les étudiants travaillent encore. Quatre ans plus tard, l'un des membres de son jury d'agrégation, Jean-Marcel Jeanneney, devient ministre de l'Industrie et lui propose de devenir son directeur de cabinet. Un défi qu'accepte le jeune professeur car les deux hommes se ressemblent : des universitaires qui aiment l'action mais qui rejettent les travers du milieu politique. Déjà pour Raymond Barre le mépris du " microcosme"...
Revenu à sa passion de l'enseignement, on vient de nouveau le chercher : à la demande du général du Gaulle, il devient en 1967 et pour cinq années le vice-président de la Commission européenne à Bruxelles. Très tôt convaincu de la nécessité de faire l'Europe, Raymond Barre y milite pour une Union économique et monétaire qui permettra plus tard l'avènement de l'euro. Négociations marathons et recherche permanente du compromis, ses années européennes sont aussi passionnantes qu'éreintantes physiquement. "La lecture d'un roman policier me permettait de rester éveillé après deux nuits blanches" racontait-il.
"Les Français n'acceptent pas un effort prolongé"
C'est durant son passage à Bruxelles qu'il apprend à travailler avec Valéry Giscard d'Estaing, alors ministre de l'Economie. Sur la même longueur d'onde sur les questions économiques et européennes, Giscard, devenu président, le nomme ministre du Commerce Extérieur en janvier 1976. En août, la démission de Jacques Chirac lui ouvre les portes de Matignon. Une nouvelle fois surpris qu'on ne fasse pas appel à un homme politique pour une telle fonction, Barre accepte la mission qui lui est confiée : "remettre de l'ordre" dans l'économie, trois ans après le choc pétrolier. Pour juguler inflation et chômage, le "plan Barre" impose aux Français la rigueur pour notamment redresser le franc.
Jusqu'à la présidentielle de 1981, le Premier ministre doit se battre sur deux fronts : une forte impopularité et une opposition systématique du RPR à l'égard de VGE. Barre livre une explication pour ses mauvais sondages : "Les Français n'acceptent pas un effort prolongé". La droite remporte à la surprise générale les législatives de 1978, des élections qui le parachutent député du Rhône et qui marquent le début d'une longue histoire d'amour et de désamour entre Raymond Barre et la ville de Lyon. Il préfèrera toujours la Seine à la Saône ; quant à Eve, son épouse, elle n'aime pas la cité des Gaules et ne quitte Paris que pour leur propriété de St Jean Cap-Ferrat, sur la Côte d'Azur. Les Lyonnais ne le considéreront jamais comme l'un des leurs.
Pourtant, ils en feront leur maire dix-sept ans plus tard. En 1995, Il fallait "sauver Lyon" après les scandales des années Michel Noir ; on vient une nouvelle fois chercher l'ancien Premier ministre alors âgé de 71 ans. Volontiers ambassadeur de Lyon à l'étranger, il y fera venir le G7 ; mais certains milieux lui reprocheront son manque d'implication dans la gestion de la ville et le RPR l'accusera à mots couverts d'avoir offert la ville au socialiste Gérard Collomb en 2001. Se soucier de l'intérêt général plutôt que de faire de la politique aura toujours été l'obsession de Raymond Barre. Une obsession louable mais souvent déplorée par ses amis qui estiment qu'elle le priva d'une réelle chance d'accéder à la magistrature suprême. En 1988, lors de sa seule compétition présidentielle, il ne parvint pas à franchir le premier tour, laissant Jacques Chirac affronter François Mitterrand.
Un mépris affiché pour le microcosme
Raymond Barre en campagne ou l'anti-Chirac. Ni promesse, ni rêve, ni mensonge, il ne voulait et ne savait pas se vendre. Un ancien ministre évoque ce meeting en terre agricole où le candidat UDF passa plus d'une heure à expliquer aux agriculteurs combien ils étaient trop subventionnés en France. "Peut-être n'avais-je pas lesqualités de tempérament nécessaires ?" reconnaissait-il. Un mea culpa qui n'empêchait pas Raymond Barre d'en vouloir éternellement au "microcosme ", à "ce milieu qui ne pense qu'à lui-même, qui vit par lui-même et de lui-même et qui ne souhaite qu'une chose : survivre".
Repéré au départ pour ses compétences intellectuelles, le professeur Barre n'est jamais devenu un homme politique. Mais il s'imposa au fil des années comme une figure incontournable du débat public. Les Français ne l'ont pas choisi mais ont toujours écouté ses "vérités" avec respect. Dans les dernières années de sa vie, ils ont pu découvrir à la télévision un autre Raymond Barre, le passionné de jazz et de cinéma, notamment les westerns, un homme qui aimait rire et qui parlait avec gourmandise de la bonne chère. Libéré, Raymond Barre savait alors mieux "se vendre", sans faux-semblant, loin des campagnes électorales qu'il qualifiait de " cloaques ". En juin 2002, la fin de son mandat de député signera son retrait de la vie politique.
Les propos de l'ancien Premier ministre Raymond Barre, qui avait évoqué dans une interview diffusée le 1er mars sur France Culture, un "lobby juif capable de monter des opérations indignes", avaient provoqué l'émoi dans la classe politique et l'indignation des organisations juives et antiracistes. François Bayrou les avait jugé "purement et simplement inacceptables", tandis que le Parti socialiste les avaient considéré "indignes d'un ancien Premier ministre de la République, censé rester une référence". Le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) s'était dit "scandalisé" par de tels propos, estimant que Raymond Barre avait "rejoint l'extrême droite".
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