Après le débat, poignée de main entre les deux finalistes de l'élection présidentielle © TF1-LCILe débat entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal a été vu mercredi par plus de 20 millions de téléspectateurs. Une audience similaire à celles réalisées lors du Mondial 2006 (1). Jocelyne Arquembourg, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Institut français de presse, analyse à chaud l'impact éventuel de ce qui constitue d'ores et déjà l'un des grands moments de la télévision.
LCI.fr : Quelle place occupe le débat présidentiel au sein de l'élection présidentielle ?
Jocelyne Arquembourg : Il faut distinguer ce débat d'un débat ordinaire. Il s'agit d'un rituel républicain qui s'inscrit dans une histoire. Il suscite un horizon d'attente sur la base des débats précédents. Celui d'hier soir empruntait d'ailleurs à différents modèles, notamment le modèle américain, avec les notions de temps, de respect des règles et de la manière dont on peut en jouer... Reste tout de même la spécificité française de l'interaction entre les candidats.
Dans le scénario de la campagne, le débat présidentiel constitue l'épreuve principale que les candidats doivent traverser. Une épreuve de vérité. Il y a l'idée que les deux finalistes vont se révéler tels qu'en eux-mêmes mais aussi révéler l'autre, le démasquer.
LCI.fr : Il n'y a pas eu de débat présidentiel en 2002. L'attente forte du public en 2007 peut-elle s'expliquer par une sorte de frustration ?
J. A. : Le débat présidentiel s'inscrit dans le cadre de valeurs qui régissent les échanges entre les candidats : il faut des partenaires qualifiés et qui se reconnaissent l'un l'autre. Or, en 2002, l'un a été disqualifié [Jacques Chirac a refusé de débattre avec Jean-Marie Le Pen, NDLR]. Je ne pense pas qu'à l'époque beaucoup ait réclamé ce débat...
LCI.fr : Certains experts annonçaient un débat traditionnel de petites phrases plutôt que d'idées. Or cela n'a pas été le cas...
"On a assisté à
J. A. : Les pronostics des spécialistes en communication ont été déjoués. On a au contraire assisté à un véritable échange d'arguments entre deux candidats qui se sont répondus.
un véritable échange
d'arguments entre
deux candidats"
Au-delà, ce qui m'a interpellé, c'est la manière dont les candidats se sont ingéniés à recadrer leur image en intégrant les jugements des citoyens constitués en public. Les citoyens ont en effet jugé l'image des candidats, leur personnalité, leur physique, leur vie privée... Sarkozy passe pour avoir un tempérament sanguin, autoritaire ; Royal, un tempérament nerveux, à vif et pour être peu maître d'elle-même. Ces jugements ont été entendus par les candidats, qui ont essayé de produire une autre image, afin de nuancer les critiques. D'ailleurs, la presse écrite de ce matin a publié des comptes-rendus des argumentaires de chacun, s'est fait juge de leur prestation et a déchiffré leur stratégie pour recadrer leur image à contre-emploi.
Par ailleurs, j'ai été frappée par la manière dont le débat fait apparaître le public dans le décor (une table carrée dont un côté reste libre) et la réalisation (le plan large sur les deux candidats inscrit le regard d'un témoin sur la scène contrairement à l'alternance de plans rapprochés).
LCI.fr : Au début de la campagne, les analystes mettaient en avant l'âge des candidats, qui n'ont pas connu la guerre. Ce débat leur a-t-il donné une autre stature ?
J. A. : Après avoir traversé cette épreuve, ils vont occuper une position différente au sein de la classe politique. Au cours du débat, chacun a dû se montrer/comporter comme un Président. Leur image a donc certainement évolué depuis le début de la campagne.
LCI.fr : Quel peut être l'impact du débat de mercredi sur le rapport des Français à la politique ?
J. A. : Je ne suis pas en mesure d'évoquer un quelconque effet sur le vote de dimanche prochain. A mon avis, si la mobilisation reste forte et si les débats restent animés pour les législatives, alors on pourra dire que quelque chose a changé. En attendant, il faut rester prudent.
A défaut d'impact, on peut parler de la fonction de ce débat, à savoir être une ressource pour d'autres débats et conversations privées. C'est peut-être un des rares moments où les citoyens peuvent discuter de quelque chose qu'ils ont vu ensemble. Avant, pendant la campagne, la réception était très disséminée : chacun "bricolait" ses connaissances sur les candidats à partir de tracts, d'émissions à la radio ou à la télé... Là, on a affaire à un objet commun. Si l'audience peut être comparée à celle des grands rendez-vous sportifs, c'est peut-être précisément parce que, par sa portée, ce débat entre en écho avec un imaginaire de la Nation et resserre le lien national.
(1) Sur TF1, la demi-finale Portugal-France a réuni 22,2 millions de personnes devant les téléviseurs ; la finale France-Italie 22,1 millions et France-Espagne 19,6 millions. Il s'agit des trois plus fortes audiences réalisées en 2006.
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