Clément : "On m'a empêché de prendre un risque"

Par Propos recueillis par Renaud PILA, le 22 août 2007 à 10h03 , mis à jour le 22 août 2007 à 13h24

Interview - L'ancien ministre de la Justice exprime à LCI.fr son amertume de ne pas avoir pu aller plus loin avec sa loi sur la récidive, n'ayant été "soutenu par personne".

LCI/TF1LCI-TF1 Déclaration de Clément concernant Royal © LCI-TF1
LCI.fr : Que pensez-vous du débat actuel sur la lutte contre la pédophilie, après l'affaire de Roubaix ?  N'a-t-on pas pu agir plus tôt ?
 
Pascal Clément,
ancien garde des Sceaux : J'ai présidé en 2004 une mission d'information sur la récidive et rédigé avec mon collègue aujourd'hui décédé Gérard Léonard un rapport qui contenait les propositions telles que l'hôpital psychiatrique, les traitements hormonaux ou encore le bracelet électronique... Dans ma loi sur la récidive votée en 2005, le port de ce bracelet électronique a été instauré pour les délinquants sexuels.

Mais j'ai buté sur le point juridique suivant : je souhaitais qu'il soit porté par l'ancien détenu après sa période de détention, et non pas seulement pendant la période des remises de peine. J'ai alors dit que cela risquait d'être inconstitutionnel (risque d'une double peine, ndlr), tout comme l'application rétroactive du bracelet pour les personnes condamnées avant la promulgation de la loi. Mais je pensais qu'il fallait prendre ce risque sinon cette loi ne s'appliquerait pas au stock de détenus.
 
Or que s'est-il passé ? Immédiatement, le président du Conseil constitutionnel de l'époque Pierre Mazeaud, la gauche et toute la presse me sont tombés dessus sur le thème (notre papier sur la polémique) : c'est un scandale que le garde des Sceaux ose déposer une loi qui pourrait être inconstitutionnelle. Je n'ai été soutenu par personne, pas même par le ministre de l'Intérieur de l'époque (Nicolas Sarkozy, ndlr). J'ai donc été obligé d'encadrer très fortement la loi sur le plan constitutionnel. Si j'avais été aidé à l'époque, on serait allé plus loin mais on m'a empêché de prendre le risque. 
 

"On aurait
pu aller
plus vite à l'époque"

Pascal Clément

LCI.fr : Quel est votre sentiment après les annonces de Nicolas Sarkozy, notamment l'examen obligatoire par un collège de médecins des pédophiles avant leur sortie de prison ?
 
Que le président de la République cherche à trouver des solutions, je ne peux que m'en réjouir très sincèrement. Mais on ne peut pas régler à coups de serpe les problèmes en durcissant les choses. C'est beaucoup, beaucoup plus compliqué. Je renvoie à ma loi de 2005 qui a prouvé les difficultés de l'exercice sur le plan constitutionnel. 
 
Or, avec les mesures annoncées lundi, on a la même situation en pire. Que ce soit le suivi socio-judiciaire  et sa rétroactivité, la distinction entre deux sortes de détenus avec les délinquants sexuels qui ne bénéficieraient plus de remise de peines, ou encore le collège de médecins qui devrait  estimer la probabilité de récidive de tel ou tel individu. Et l'enfermement en hôpital psychiatrique sera-t-il considéré par le juge comme une deuxième peine ? 

Ce n'est pas pour contester l'effort du président de la République mais étant celui qui en France a sûrement le plus travaillé sur ce sujet depuis trois ans, je peux constater que la vraie difficulté est constitutionnelle.  Les annonces de Nicolas Sarkozy sont schématiques, au sens où l'on ne peut pas les reprendre telles quelles. Il faut les travailler pour les rendre juridiquement les plus constitutionnelles possibles. Cela va demander un effort des juristes de la Chancellerie et du Parlement. Il y aura probablement saisine du Conseil constitutionnel et nous verrons bien ce qu'il dira. Je suis plutôt sceptique. Mais lorsque j'ai tenu ces propos il y a deux ans, cela avait provoqué un scandale. On aurait pu aller plus vite à l'époque
 
LCI.fr : La prison n'est-elle pas tout simplement inadaptée aux délinquants sexuels ?
 
Le viol est un crime et comme tout crime, il doit être puni par de la prison. En revanche, cette sanction permet-elle la rémission ?  Evidemment non. On sait qu'il n'y a pas assez de suivi psychiatrique et sanitaire en prison, notamment pour les délinquants sexuels. Pourquoi ?  Le nombre de psychiatres en France est faible. Pourquoi n'y a-t-il pas plus d'internes en psychiatrie chaque année ? Je n'ai pas eu la réponse à cette question. Il faut le demander au ministère de la Santé. Dans ma loi sur la récidive, j'ai donc permis à des psychologues de se substituer aux psychiatres pour assurer le suivi mais les services sociaux en prison manquent totalement de collaborateurs. Donc pour être efficace, le suivi socio-judiciaire à l'intérieur des prisons demande plus de moyens.
 
LCI.fr :  La création d'hôpitaux psychiatriques est-elle une bonne décision ?
 
C'est une excellente chose. C'était dans mon rapport de mission d'information sur la récidive. Le Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait retenu cette idée et avait décidé de la mise en œuvre. Mais faute de budget, il n'y a pas eu de suite.

Qu'il faille faire ce genre d'hôpitaux psychiatriques est une évidence : environ 30% de la détention relève en France de la psychiatrie. Or, il est très difficile pour les surveillants de gérer à la fois les détenus "normaux" et ceux qui relèvent de la psychiatrie. Il serait bon de faire quitter les cas les plus lourds des prisons pour des centres spécialisés. Mais réserver ces hôpitaux psychiatriques au seul enfermement pour délinquants sexuels est problématique. Ce sera de la prison à vie et je me demande comment cela sera possible. Il faudra des traitements et des calmants considérables et honnêtement, je ne suis pas sûr que l'on se rende bien compte de la difficulté de l'exercice d'un point de vue humanitaire. 
 

"Je ne vois pas
l'intérêt d'une
commission
d'enquête"

¨Pascal Clément

LCI.fr : Que pensez-vous de l'examen des pédophiles en fin de peine par une commission de médecins ?
 
Mettez-vous à la place d'un médecin de cette commission, sur quoi vont-ils se fonder pour décider ? Généralement, les délinquants sexuels sont des individus très intelligents et des détenus "exemplaires". Autrement dit, après 15 ou 20 ans de prison, rien ne laisse à penser que tel ou tel peut plus récidiver qu'un autre. La commission n'aura pas d'éléments scientifiques pour la décision. En affinant les choses, c'est très compliqué.
 
LCI.fr : La castration chimique est-elle efficace ?
 
Oui, quelques détenus réclament eux-mêmes la castration chimique à leur sortie de prison. Elle n'est pas permanente puisque ce sont des vaccins qui font effet trois mois et qui sont renouvelables. Mais là encore, aujourd'hui, ni le juge, ni le médecin ne peuvent imposer ce traitement. Si le criminel refuse, vous ne pouvez rien faire. C'est une autre difficulté constitutionnelle.
 
LCI.fr : L'ancienne ministre de la Justice Elisabeth Guigou réclame l'ouverture d'une commission d'enquête sur l'application des lois sur la délinquance sexuelle, y êtes-vous favorable ?
 
Je ne vois pas l'intérêt d'une commission d'enquête. Qu'elle lise mon rapport sur la mission d'information sur la récidive, il est fort intéressant. D'autre part, c'est maintenant un travail en commission qui est devant nous et non d'enquête. Il ne s'agit pas de venir faire témoigner des gens sous serment. Les circonstances de cette affaire Evrard sont connues. 

En revanche, un travail approfondi de la commission des Lois de l'Assemblée et du Sénat me paraît indispensable pour trouver les solutions juridiques au problème de la récidive. 

Par Propos recueillis par Renaud PILA le 22 août 2007 à 10:03
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24 Commentaires

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  • Marco, le 22/08/2007 à 17h19

    Trop de gens interviennent en méconnaissance des lois et des institutions..... à marianne: c'est le conseil constitutionnel qui a refusé, pas l'assemblée ou le sénat.... à ceux qui disent pas la peine de sortir des annonces inconstitutionnelles à l'avance: la constitution ne fait pas 10000 pages en prévoyant tout, elle énonce des principes de base et à chaque fois il faut voir si c'est compatible, et souvent les experts sont divisés, c'est donc la composition du conseil qui décide, pas facile et parfois politique, hélas... globalement, il faudrait quand même sortir de la politique pure pour des sujets comme cela, quand on voit Mme Guigou s'insurger, un peu de décence Madame, je préfère les réactions de M Valls dans la presse....... c'était mon avis, enfin si je suis publié (une fois sur trois en général...)

  • J.-J.R., le 22/08/2007 à 17h05

    Regrets stériles de Mr.Clément. Mme.Guigou est une médiocre en demandant une commission qui ne ferait que retarder inutilement les projets du président Sarkozy,obstruction minable. L/urgence s/impose pour protéger les enfants.

  • Bidou, le 22/08/2007 à 16h23

    Madame Guigou ne manque pas de culot lorsqu'elle réclame la constitution d'une commission d'enquête parlementaire. Lorsqu'elle était Garde des Sceaux, qu'a-t-elle fait contre la pédophilie ? Celle-ci n'avait-elle pas été encore "inventée" ?

  • Jacqueline, le 22/08/2007 à 16h16

    D'accord avec Mariane d'Albi. En France on avançe en reculant, car quand on n'a pas le courage d'assumer ses fonctions il faut absolument se trouver une tete de turc. Il faut cesser cette politique de polémique gauche droite, cette gangrène purement francaise qui fait qu'il vaut mieux etre délinquant, assassin, prédateur sexuel que victime.

  • Mariane, le 22/08/2007 à 15h17

    On m'a empêché : laissez moi rire ... vous aviez la majorité à l'assemblée, au sénat, ... alors qui vous a empéché ? un gaucho qui ne sait pas ce que c'est se faire agresser ... Depuis quelques jours on tourne en rond car le problème dnas notre pays c'est de ne pas trop malmener les "assassins" et délinquants de toute sorte. On oublie les victimes. On se préoccupe de savoir s'ils ont assez de confort dans leur prison, mais pas s'ils dédommagent la victime apres le jugement. On les condamne et ils voient leur peine réduite d'au moins 1/3. Aujourd'hui on parle des pédophiles cause actualité, mais c'est idem pour les assassins, les voleurs à main armée, les dealers ... Et SVP arrêtez de vous plonger dans le passé ... virez tous ces psyhologues de pacotille du milieu judiciaire et la France ira mieux .... et si pour une fois vous voulez bien me publier ...

  • Jack, le 22/08/2007 à 14h59

    Voilà une position claire et saine ! Merci, Mr Clément, de tenir un langage intelligent sur un sujet aussi difficile. J'espère que vous serez entendu.

  • Sophie, le 22/08/2007 à 14h44

    Le mot anticonstitutionnel, on l'entend souvent en ce moment !!! Et oui, mr Sarkozy a promis des choses (pour les nouveaux propriétaires,pour la justice, ...) pendant sa campagne mais voilà il ne peut pas tenir ses promesses car ce n'est pas constitutionnel. C'est balo !!!! Facile de promettre des choses quand on sait que l'on ne les tiendra pas et sans être tenu responsable. Le coupable idéal, la Constitution. Mais avant d'avancer des choses, il aurait fallu se renseigner auprès de la constitution si c'était faisable.

  • Egna, le 22/08/2007 à 14h25

    Vous n'avez été soutenu par personne comme M. de Villepin pour le CPE et comme M.Sarkozi pour son crédit d'impôts. M. Chirac à piégé le programme Sarkozi en mettant M. Debré au conseil constitutionnel, c'est pour cela que beaucoup de promesses ne seront pas tenues.Le conseil a approuvé le service minimum car il sait très bien que les Syndicats auront raison de cette loi, qui sera abandonnée dès que la minorité sera dans la rue. En France malheureusement nous sommes gouvernés par des minorités et les médias.Même avec 577 députés la droite aura toujours peur de la Gauche. Alors M. Sarkozi bon courage...

  • Anita, le 22/08/2007 à 14h22

    On se fiche du système américain et du cumul des peines, mais si au moins il existait en france, ces pervers récidivistes seraient déjà condamnés à 30, 50 voir 100 ans de prison et on serait sûr de plus les voir ressortir. ça laisserait aux politiques le temps de se mettre d'accord, constitution ou pas constitution.

  • Seb, le 22/08/2007 à 14h22

    Moins de fonctionnaires + très peu de moyens donnés aux centres psychiatriques que quelqu'un m'explique la politique de ce "milliardaire" sarkozy dans une société où le mal-être prend de l'ampleur? Vive l'avenir! Oups vivement 2012!!!

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