Piere Mauroy le 3 mai 2007 à LilleLCI.fr : François Fillon a lancé dimanche le débat sur les régimes spéciaux. Etes-vous favorable à cette réforme ?
Pierre Mauroy : Je suis favorable à une réforme d'ensemble du régime général des retraites que la loi Fillon de 2003 a d'ailleurs prévue à l'horizon 2008. Certes, une réforme des régimes spéciaux s'impose au nom de l'équité. Toutefois, elle ne saurait être isolée de l'adaptation nécessaire du régime général. Le gouvernement doit renoncer à passer en force sur cette question. Il doit, au contraire, engager un dialogue avec les organisations syndicales qui soit à la hauteur de l'enjeu.
Je vous rappelle qu'il n'existe pas moins de 128 régimes spéciaux différents dont l'évolution ne peut être envisagée de la même façon pour tous. Leur réforme doit être conduite branche par branche, voire entreprise par entreprise, en tenant compte des spécificités de chacune et de la pénibilité des métiers. Enfin, je suis fortement attaché à la pérennité du système par répartition, ce qui implique des moyens nouveaux pour abonder le régime général, notamment par des revenus financiers.
LCI.fr : Sur ce sujet, le PS a répondu en ordre dispersé avec une approbation par Manuel Valls et une position critique de Benoît Hamon. N'est-ce pas une occasion manquée pour le parti d'afficher une position moderne ?
P.M. : La position moderne, c'est d'ouvrir une large négociation avec les organisations syndicales et de prendre le temps nécessaire pour aboutir à un accord. Annoncer, comme le Premier ministre vient de le faire, que "tout est prêt", c'est faire preuve de mépris à leur égard et provoquer un traumatisme inutile. Cette méthode n'est pas la bonne. Il semble, en outre, qu'elle ait entraîné une première pomme de discorde entre le président de la République et son Premier ministre. Sommes-nous en présence d'un jeu de rôles ou s'agit-il déjà de l'amorce d'une crise institutionnelle ?
LCI.fr : Quatre mois après sa défaite, la direction du parti ne doit-elle pas fixer de réelles règles de discipline collective pour présenter un projet cohérent ?
C'est ce qu'elle fait. Lors du bureau national de mardi dernier, la préoccupation de ses membres était de préciser la position du parti socialiste sur cette question. Elle a été adoptée à une très large majorité. Si certains ont pu se distinguer par des déclarations divergentes, elles ne représentent en rien la position du PS. Il est d'autant plus nécessaire de faire front commun que la réforme Fillon adoptée en 2003, qui n'abordait pas la question des régimes spéciaux, est un échec financier et social, qui se traduit notamment par des injustices accrues. Les très petites retraites sont en forte augmentation - on compte aujourd'hui 1 million de retraités en dessous du seuil de pauvreté - et le déficit de la branche vieillesse dépassera 3 milliards d'euros cette année.
LCI.fr : Avec votre expérience de Premier ministre, comment jugez-vous les 120 jours de François Fillon ? Vous arrive-t-il de "souffrir" pour lui ?
La situation actuelle est surprenante, dans la mesure où François Fillon accepte une répartition nouvelle des rôles entre président et Premier ministre. Certes, des problèmes peuvent surgir entre les deux têtes de l'exécutif. Je note au passage que François Mitterrand et moi sommes toujours restés dans une relation de confiance et que nous n'avons jamais porté nos différends sur la place publique.
En minimisant le rôle de François Fillon et en donnant des pouvoirs de « Premier ministre bis » au secrétaire général de l'Elysée, le président dénature la lettre et l'esprit de la Constitution et amorce une dérive institutionnelle dangereuse. Nicolas Sarkozy a tout intérêt, me semble-t-il, à respecter la fonction du Premier ministre, qui est l'indispensable garantie d'un régime parlementaire.
LCI.fr : L'omniprésence de Nicolas Sarkozy pose-t-elle un problème institutionnel à la France ?
Le problème se posera forcément à terme, si la dérive engagée aujourd'hui vers un régime présidentiel se poursuit. A mes yeux, cette évolution n'est pas souhaitable. En ouvrant la porte au régime présidentiel, le risque existe d'installer dans notre pays une forme de République bonapartiste. Je suis favorable au maintien du régime parlementaire actuel et à l'équilibre entre la légitimité donnée par le peuple à la fois au président de la République et au Parlement. Pourquoi d'ailleurs le remettre en question alors qu'autour de nous les grandes démocraties européennes qui réussissent, telles l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Italie et d'autres, sont des démocraties parlementaires ?....
LCI.fr : Vous avez connu en 1981 une conjoncture économique difficile. Selon vous, le gouvernement a-t-il la bonne stratégie économique en soutenant la consommation aux dépends de la réduction des déficits ?
Souhaiter une meilleure croissance, soutenir la consommation, réduire les déficits est certainement souhaitable. Force est de constater que la croissance n'est pas au rendez-vous et que les déficits s'accroissent dans tous les domaines. Le gouvernement sera bien obligé de faire face à ces réalités.
LCI.fr : Avez-vous le sentiment que la rénovation du PS a commencé ?
Oui, elle a commencé à la Rochelle. Certains s'attendaient à une explosion de critiques. Or, c'est une ambiance de travail et de réflexion qui a prévalu chez les militants et les responsables. Le Premier secrétaire a fixé les grands axes de la rénovation et le calendrier a été largement approuvé. Je lui fais confiance, d'autant plus qu'il a annoncé qu'il remettrait son poste à la disposition du parti lors du prochain congrès. C'est raisonnable car une nouvelle génération apparaît et nous avons le devoir de nous adapter aux changements.
LCI.fr : Le PS doit-il désormais nouer des alliances avec le Modem pour les municipales, comme le pense Michel Rocard ?
On ne peut plus parler de l'union de la gauche comme il y a 25 ans. Mais le PS ne peut pas tourner le dos à ceux qui ont été ses alliés de toujours. Toutefois, il doit élargir son électorat. Déjà, lors des dernières élections législatives, de nombreux électeurs du centre ont voté pour les candidats du Parti socialiste. Le PS devra trouver des adaptations aux situations locales, pour que les électeurs qui le souhaitent puissent se retrouver dans ses propositions.
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