Ségolène Royal et Bertrand Delanoë lors d'un meeting à Roubaix (janvier 2007) © www.abacapress.com"Déjà huit mois de perdu depuis la présidentielle". Un jeune député socialiste se lamente en marge des vœux à la presse de Bertrand Delanoë. Et de citer pêle-mêle, "la connerie" du débat confus sur le traité européen, l'absence de reconstruction idéologique du parti et enfin la crise de leadership qui n'est pas résolue. Alors lui comme d'autres se posent la question à mille roses. Faut-il d'abord écrire le scénario ou choisir l'acteur principal ? Faut-il d'abord se concentrer sur le projet ou rapidement se trouver un chef-futur candidat pour 2012? Le dilemme traverse tous les courants de la rue de Solférino et cache un débat à tiroirs, avec en arrière-plan la rivalité entre Ségolène Royal et Bertrand Delanoë. François Hollande s'apprête lui à ranger son bureau de la rue de Solférino après les municipales de mars et le congrès qui suivra. Quant à DSK, il observe tout cela "de très près".
La crise de leadership du PS remonte à la défaite de Lionel Jospin en 2002. Si lui avait su remplacer François Mitterrand à la tête des socialistes et garder la main après son échec à la présidentielle de 1995, ce ne fut pas le cas de Ségolène Royal. Elle n'a pas pu ou su s'emparer du parti en juin dernier, au grand dam de Julien Dray qui s'est depuis éloigné de l'ex-candidate. Pour la première fois sous la Ve République, le candidat battu n'est pas devenu le chef naturel de l'opposition. Une aubaine pour un certains nombre de parlementaires socialistes qui privilégient depuis la fin de l'été la "reconstruction" idéologique du parti plutôt que les ambitions personnelles. Leur leitmotiv : éviter que le congrès de cette année se transforme en pré-désignation pour la présidentielle de 2012. Concrètement, empêcher la bagarre Delanoë-Royal, ou tout du moins la retarder. A la manœuvre, le strauss-kahnien Jean-Christophe Cambadélis qui a réussi l'exploit de rassembler la semaine dernière les ennemis d'hier, une centaine de responsables proches de Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Martine Aubry. Au menu, la création d'un nouvel état d'esprit collectif et la définition d'une gauche réconciliée avec l'économie de marché.
"C'est de la magie..."
Mais pourquoi bigre empêcher un leader de conquérir un parti, chose si naturelle chez nos voisins européens ? Car selon eux, la victoire de Delanoë ou de Royal provoquerait une cassure irrémédiable dans le parti tant les inimitiés sont fortes chez leurs soutiens respectifs. "On ne peut pas recommencer avec Ségolène. Incapable de travailler en équipe, elle nous mènera à une seconde défaite". Ce cri du coeur d'une députée jospiniste qui soutient aujourd'hui le maire de Paris résume l'atmosphère en coulisses.
Mais Ségolène Royal est revenue, le désir de revanche en bandoulière. Et l'ex-candidate a trop souffert de ne pas disposer d'une machine partisane pendant la bataille pour aujourd'hui hésiter : elle est décidée à prendre la tête du PS, directement ou par l'intermédiaire d'un de ses proches. Comme pour la primaire de 2006, son statut de "star" auprès de nombreux militants lui permet d'espérer empocher la mise. Ses apparitions en province attirent badauds et caméras et son attaque en règle des huit mois de gouvernance Sarkozy la font remonter dans les sondages. "C'est de la magie...", se lamente un proche de Delanoë. Car si le bien-fondé de son leadership se pose, c'est toujours à cause de son perpétuel procès en incompétence. Bien consciente de ses faiblesses, Ségolène Royal entend privilégier le fond et consulte à tout va experts en tous genres. Mais chez ses partisans, certains jugent le travail insuffisamment organisé. Et la rénovation idéologique ne permettra plus l'imprécision qu'excusait une campagne au rythme effréné.
La présidente de Poitou-Charentes a pourtant un atout-temps face à Bertrand Delanoë. Encalminé dans sa campagne municipales pendant deux mois, le maire de Paris ne peut avancer ses intentions pour le parti ni multiplier les déplacements en province. A 57 ans, il sait que son avenir politique est suspendu à sa réélection le 16 mars prochain. Alors il parcourt les marchés, écoute les Parisiens, mais rêve au fond d'en découdre dans la cour des présidentiables. Et lorsqu'on l' interroge sur le dilemme projet-leader, il confie que "les socialistes ont le chic pour se poser de drôles de questions. D'abord le congrès du Parti socialiste devra être un congrès de force politique avec des idées et de la clarté. Ensuite, nous devons retrouver le plaisir de faire de la politique ensemble. Et ce n'est qu'une fois ces deux conditions remplies que se posera la question du meilleur candidat au poste de premier secrétaire. Lui ? "Je ne sais même pas ce à quoi je serai occupé en avril". Il n'empêche que son discours de la méthode est curieusement bien précis.
"Jouer demain contre hier"
La problématique projet-leader ne masque-t-elle pas une nouvelle fois les mille et une rivalités qui minent le PS ? Et ce fameux barrage anti-présidentiables au prochain congrès, au nom des idées ? "Une tactique pour permettre à Strauss-Kahn de revenir dans quatre ans", commente un ancien conseiller politique de Ségolène Royal. Car vu de l'extérieur, dissocier le projet du leader semble il est vrai saugrenu. L'urgence est de donner à l'opposition un visage qui puisse répondre avec autorité au chef de l'Etat. S'il fait bien son travail programmatique, et si en 2011 son bilan est bon à la tête du PS, il sera désigné candidat lors de vastes primaires à l'italienne. Dans le cas contraire, un autre leader sera choisi. Fin de la "prise de tête". A la manière d'un Nicolas Sarkozy ou d'un Tony Blair en Grande-Bretagne, c'est au leader d'engager la refondation idéologique qui permet la victoire future. "Le discours de Blair devant l'UMP est riche d'enseignements pour nous", confie un proche de Bertrand Delanoë. Un Blair qui a offert aux socialistes français une leçon de modernité, appelant à jouer "demain contre hier" pour éviter qu'une nation connaisse le destin suivant : "être un monument et non un mouvement". Une geste du changement qui rappelle le lyrisme du flamboyant Barack Obama.
Leader ou projet d'abord ? Dans un entretien* éclairant , l'actuelle directrice de cabinet du président de la République et "cerveau" de sa campagne livre peut-être la clé de cette problématique. "Pour Sarkozy, la politique, c'est des idées. Il pense qu'il faut avancer des idées et que les gens seront alors attirés par la politique, et c'est ce qu'il a merveilleusement bien réussi en imposant des débats sur les sujets sur lesquels on n'avait plus le droit de parler", explique Emmanuelle Mignon. Et de revenir sur son arrivée à la direction des études de l'UMP un jour de décembre 2004 : "en deux jours, je les ai presque tous virés ! J'en ai gardé trois, ou peut-être deux, je ne sais plus, et nous avons tout reconstruit. On a tout reconstruit." Il reste quatre ans et quatre mois au Parti socialiste.
*Site nonfiction.fr
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