Jean-Louis Bianco, le 15 février 2007 © TF1/LCILCI.fr - Comment analysez-vous la défaite de la gauche en Italie, contre Silvio Berlusconi ?
Jean-Louis Bianco : Je l'explique tout d'abord par la domination très forte de Berlusconi dans les médias, ils sont tout de même très complaisants avec lui. Ensuite, le leader de gauche Veltroni a fait le pari d'aller tout seul aux élections, ce qui était courageux mais ne permettait pas de rassembler autant qu'avec une coalition toujours très fragile en Italie. Troisièmement, Veltroni ne s'est pas assez différencié idéologiquement d'avec le projet de la droite berlusconienne. C'est là le point clé.
LCI.fr - Quelles leçons en tirer pour la rénovation de la gauche française ?
Il ne faut pas exagérer les leçons et faire du centre-gauche italien le modèle ou maintenant le contre-modèle pour la gauche française. Le contexte est très différent. Mais la grande leçon positive à tirer des Italiens est leur système de primaires qui permet à beaucoup d'électeurs de choisir leur candidat. Et ce n'est pas parce que les amis de Veltroni n'ont pas gagné avec ce système que la méthode est mauvaise.
LCI.fr - La gauche italienne avait changé de nom. Etes-vous favorable, comme le propose Manuel Valls, à ce que le PS se rebaptise ?
Plutôt non. Je crois que la principale tâche, c'est de renouveler les idées. Tout n'est pas à réinventer, des pistes importantes ont été ouvertes pendant la campagne de Ségolène Royal, il y a quelques éléments intéressants dans la nouvelle déclaration de principes du PS. Mais il faut qu'on aille plus loin, avec un projet, un corps de doctrine et des idées claires.
Après, que l'on change de nom, peut-être. Mais la priorité, c'est la rénovation des idées pour devenir une vraie alternative à la droite.
LCI.fr - Depuis votre défaite présidentielle en mai dernier, y a-t-il une ou deux idées nouvelles que vous aimeriez défendre, au nom du PS ?
Je considère qu'à peu près rien n'a émergé. Dans son rôle d'opposition, le PS a fait dans l'ensemble du bon travail mais je ne vois pas d'idée nouvelle depuis neuf mois. Mais ce qu'il y a de positif, c'est que toute une série de thèmes avancées par Ségolène Royal pendant la campagne sont passés dans le langage courant du PS : le refus de l'assistanat, la réflexion sur le SMIC et les bas salaires, l'importance des PME dans le tissu économique... C'est même amusant de voir que ce qui était décrié hier est repris parfois aujourd'hui dans les forums de la rénovation ou même, dans certains cas, dans la déclaration de principes.
LCI.fr - Pourquoi ce manque d'idée nouvelle au PS ?
Ce parti a pris du retard. Tout le monde croyait que l'on avait fait notre aggorniamento en exerçant le pouvoir, sous Mitterrand ou Jospin, avec une acceptation et une prise en compte de la réalité. Mais ce travail n'avait pas été fait. Il a donc fallu faire en un an ou deux ce qui n'avait pas été fait depuis cinquante ans. Et puis il y a peut-être pas assez de gens qui réfléchissent au PS.
Pour l'instant, il n'y a pas de grand dessein pour nourrir l'espérance. Ce n'est pas anormal après deux défaites consécutives. Il faut continuer le travail de reconstruction qui a commencé. C'est ce que font les amis de Ségolène Royal dont je fais partie, mais d'autres le font aussi, nous n'avons pas le monopole. Je suis assez confiant en notre capacité de présenter quelque chose d'ici le mois de novembre. Je pense que le Congrès a de bonnes chances d'être l'occasion de voir des idées nouvelles, en tout cas une plus grande clarté. Les gens doivent comprendre l'articulation et la cohérence du projet.
LCI.fr - Soutenez-vous en bloc le mouvement lycéen ou faites vous la différence entre des suppressions de postes en banlieue négatives et des suppression en centre-ville plus compréhensibles en raison de l'évolution démographique ?
Je soutiens totalement le mouvement des lycéens et des professeurs car le gouvernement de Nicolas Sarkozy fait exactement le contraire de ce qu'il faut faire. Il faut miser sur l'éducation, au nom de l'égalité entre les individus et au nom de la compétitivité internationale. Et le raisonnement du ministre de l'Education Xavier Darcos est stupide. Il faut réformer l'éducation en profondeur et la question des postes en découle. Au lieu de cela, le gouvernement choisit une politique d'économies comptables, tout comme en matière de politique familiale d'ailleurs.
LCI.fr - Mais quel est le projet éducatif du PS ?
C'est vrai qu'il y a là un vrai travail à faire pour nous : revalorisation du travail des enseignants, plus grande autonomie des établissements sur le modèle de la Finlande, pédagogie de la réussite avec la suppression du redoublement, hausse des moyens pour les zones en difficulté...
LCI.fr - Dans le débat sur les retraites, soutenez-vous les syndicats qui refusent l'allongement de la durée des cotisations à 41 ans ?
A quoi ça sert d'allonger la durée de cotisations pour des gens qui sont en grande majorité au chômage ? 60% des plus de 55 ans ne travaillent pas. Donc tant que l'on n'aura pas résolu le problème de l'emploi des séniors, ça ne servira à rien d'allonger la durée des cotisations à 41 ans.
C'est une mesure qui est sans doute nécessaire à terme mais elle ne peut être prise sans réelle avancée sur la pénibilité du travail, sur la formation professionnelle... Le chantier de la formation professionnelle est un chantier sur lequel la gauche n'a pas assez avancé. J'en prends ma part de responsabilité. Le système est entièrement à revoir. Il y a beaucoup trop d'organismes et des gaspillages. Et surtout, ce ne sont pas les salariés qui en ont le plus besoin qui se forment. Il faut réorienter la formation professionnelle pour que le droit à la formation tout au long de la vie devienne une réalité pour tous. Les régions doivent être impliquées dans ce travail car elles sont co-responsables avec l'Etat de la formation professionnelle.
LCI.fr - Une question sur le Congrès du PS en novembre... Les Français ne voient pas de différences de fond entre Ségolène Royal, Bertrand Delanoë ou François Hollande. Pourquoi pas une synthèse majoritaire pour une gauche rénovée et moderne ?
Ecoutez, depuis toujours au PS, on multiplie les textes puis on fait des synthèses pour rassembler le plus large possible. Tout ça n'est pas très clair, avec à la clé parfois des alliances de la carpe et du lapin. Ca fait 35 ans que ça dure, et d'ailleurs François Mitterrand n'était pas mauvais à ce jeu.
Moi, j'aimerais bien que ça change. Il faudrait une majorité d'idées dès le départ mais ce n'est pas gagné. Alors il peut y avoir des zones de convergence. Mais pour l'instant, on connaît les idées de Ségolène Royal car elle les a mises en avant avec audace dans la campagne présidentielle. Bertrand Delanoë est sûrement un rénovateur mais il n'a pas eu l'occasion de s'exprimer dans un projet ou un discours-programme. Quant à François Hollande, il a été jusqu'ici enfermé dans sa fonction de premier secrétaire et c'est pour cela qu'il veut la quitter pour exister par lui-même.
Je présume en effet qu'il y a une majorité mais encore faut-il le démontrer. Nous présenterons une contribution et on verra bien si l'on est d'accord avec les autres textes.
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