Rachida Dati © Abacapress"J'en ai fait une star". Lorsque Nicolas Sarkozy parlait ainsi de Rachida Dati à ses visiteurs, sans doute savait-il déjà qu'il aurait à la protéger lorsqu'elle se trouverait dans la tourmente, il connaît la fragilité du statut de "star", surtout en politique. Mais sans doute aurait-il dû la coacher comme tout bon agent artistique pour éviter le désenchantement actuel. Mercredi matin, en conseil des ministres, le chef de l'Etat lui a apporté son plein soutien après la polémique sur le mariage annulé pour cause de virginité. Il ne pouvait faire autrement. Complètement isolée dans son propre camp sur cette affaire, la garde des Sceaux était apparue à cran la semaine dernière à l'Assemblée. Et puisque en la nommant à la Chancellerie, Nicolas Sarkozy en a fait le symbole de son ouverture "à la diversité", son échec serait aussi le sien, comme aime à le répéter l'hôte de l'Elysée.
La sortie provocatrice de Rachida Dati contre le groupe socialiste a donné lieu à une bronca passionnée. C'est un grand classique en politique : la meilleure défense, c'est l'attaque. Stratégie peu glorieuse mais les passions retombées, sans doute peut-on réfléchir à la teneur de son intervention. Il y avait dans les propos de la garde des Sceaux une vérité juridique indéniable : le mariage en annulation permet à la femme de gagner du temps sur ce qu'aurait exigé une procédure de divorce. Le juge n'a fait qu'appliquer une loi qui protège parfois. Mais, puisqu'il y avait ambiguïté sur un motif inacceptable (la virginité), Rachida Dati a demandé l'appel. Dans cette affaire, "elle a réagi avec intelligence et cœur", commente le député Hervé Mariton.
Son mariage annulé ? "C'était une question vitale"
En exposant face aux députés son parcours personnel, elle a osé ce qu'il ne faut pas oublier : cette affaire, c'est aussi la sienne. Dans "Je vous fais juges", le livre d'entretien qu'elle a publié l'an dernier avec le journaliste Claude Askolovitch (chez Grasset), Rachida Dati raconte avoir fait annuler son propre mariage : "c'était une question vitale." La garde des Sceaux a donc aboli à l'Assemblée la distance nécessaire entre son histoire intime et le poste qu'elle occupe. Modernité d'une femme au parcours atypique ou dégradation d'une fonction régalienne comme ministre de la Justice, à chacun d'apprécier.
Rachida Dati devrait en revanche méditer sur le peu de soutiens de son camp dans cette tempête. Tout comme lors des démêlés de ses frères avec la justice. "Depuis sa jeunesse difficile, elle a la rage de vaincre, analyse une élue UMP, donc avec elle toute relation est un rapport de forces. Et si vous lui conseillez d'être plus cool, elle pense que vous voulez lui piquer sa place." Cette dureté, la garde des Sceaux l'assume. "La politique n'est pas un domaine propice pour l'amitié profonde", déclare-t-elle à L'Express qui fait sa couverture cette semaine sur "ses caprices". En cause, la hausse des frais de réception de son ministère et ses excès de glamour. Il est vrai que dans une fonction comme la sienne, les symboles de luxe font mauvais ménage avec la sobriété voire l'austérité nécessaires. Et ses clichés en robe Dior, les députés UMP en ont fait leurs choux gras dans les couloirs de l'Assemblée. "Elle a trop profité de son statut de visage de la France qui change, avec Sarkozy comme bouclier", lâche l'un d'entre eux. C'est du gâchis".
Du gâchis ? Sans doute pour une personnalité contrastée qui a eu le mérite de vouloir bousculer une administration judiciaire parfois corporatiste. A la hussarde, elle a foncé dès son arrivée pour mettre en œuvre les réformes du chef de l'Etat : loi sur la récidive, rétention de sûreté, carte judiciaire, ordonnance de 1945 sur les mineurs. Mais dans le monde feutré des magistrats, son absence de concertation et son instinct de "tueuse politique" ont détonné. Dans le monde policé des commissions parlementaires, c'est son imprécision sur les textes constitutionnels qui lui a coûté. En charge de la réforme institutionnelle, elle n'a pas su prendre ce chantier à bras-le-corps, laissant le secrétaire d'Etat Roger Karoutchi manœuvrer. "Elle est nulle", en a conclu Edouard Balladur.
"Sarkozy n'abandonnera pas cette icône de la rupture"
Mais de tout ça, elle s'en moque, seule la confiance du président lui importe. Et c'est là toute la fragilité de la méthode Dati et du système Sarkozy. Nommée à la faveur du prince, sans aucune expérience ministérielle, elle n'a pas su depuis un an se construire une autonomie politique. Sans réseaux d'élus ni fidèles dans l'équipe Fillon, elle se retrouve seule, son absence de la réunion des sept ministres en vogue le jeudi à l'Elysée en est le symbole. Rachida Dati est entrée au gouvernement plus pour ce qu'elle représente que pour ce qu'elle est. Et sa personne ne mérite ni vénération médiatique ni exécution sommaire.
Après son ascension éclair, elle doit se recentrer sur son action, loin des paillettes qu'elle aimait tant, pour être jugée sur ses résultats, sans favoritisme ni ostracisme. "Personne ne sait combien de temps Sarkozy laissera Rachida place Vendôme mais quoi qu'il en soit, il n'abandonnera pas cette icône de la rupture, leurs histoires sont liées. Il pourrait lui trouver une circonscription dans la capitale ou une place aux Europénnes, cela lui permettra enfin de vivre sa vie", fait remarquer une figure de la droite parisienne. Dans "Sarkozy et "ses" femmes" (Chez Plon), deux journalistes expliquent comment le chef de l'Etat a conçu son casting féminin il y a un an. Ils affublent la garde des Sceaux du rôle de "première favorite". A 41 ans, il est temps pour Rachida Dati d'inventer le sien, elle ne manque ni de ressources ni de culot. L'urgence est pour elle d'habiter enfin sa fonction en abandonnant l'auto-émerveillement que lui a suscité son conte de fées.
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