Nicolas Sarkozy le 24 avril 2008 © TF1-LCI"Tu te rends compte de ce qui m'arrive ?" glisse un président tout de même sonné par la violence de cet octobre noir. "Tu sais bien que cette crise est une chance pour toi, c'est là que tu es le meilleur", lui répond son visiteur. La scène se passe en début de semaine dernière à l'Elysée, au lendemain du sommet de l'Europgroupe que le chef de l'Etat a convoqué en urgence. Il est vrai que la remarque peut le convaincre : Nicolas Sarkozy sait bien que son hyperréactivité et son activisme conviennent aux grosses tempêtes.
Avant l'été, les diplomates se demandaient ce qu'il pourrait bien faire de sa présidence européenne. Or en 120 jours, trois crises (le non Irlandais, la Géorgie et surtout la crise financière) lui ont permis d'enfiler vraiment le costume d'homme d'Etat. La fameuse différence entre être élu président et "faire président"... Cette fois, les Français semblent convaincus d'avoir un chef, qu'il plaise ou non.
Mais dans cette crise majeure du capitalisme, tout faux-pas est payé cash en termes de popularité. Ainsi, il y a deux semaines, le premier sommet du G4, raté, avec la désunion franco-allemande avait troublé une opinion inquiète. Un sondage BVA-L'Express réalisé peu après (10 et 11 octobre) sonnait l'alarme à l'Elysée : la gestion de la tempête par Nicolas Sarkozy était jugée avant tout désordonnée (31%), inefficace (27%), les qualificatifs appropriée (20%) et rassurante (18%) n'arrivant qu'après. "Nous étions dans la pire semaine pour les Bourses, explique le directeur du pôle Opinion de BVA Gaël Sliman. Les résultats n'étaient pas surprenants". Allait-on alors assister à un décalage entre le sentiment du pays profond qui allait jeter Sarkozy avec l'eau des remous de la crise, et des médias parisiens qui jugeaient sa performance à la hauteur ? L'énormité des sommes annoncées pour sauver les banques européennes allait-elle provoquer un début de révolte de l'opinion ?
"Mouvement perpétuel et détermination du guerrier"
Pour l'instant, il n'en est rien. Bien au contraire, deux sondages réalisés coup sur coup révèlent un regain de popularité pour Nicolas Sarkozy. Vendredi, l'enquête OpinionWay-LCI-Le Figaro indique que 60% des sondés considèrent qu'il gère bien la crise, contre 37% l'inverse. Dimanche, c'est le baromètre IFOP-JDD qui note une hausse de six points pour le chef de l'Etat avec 43% de satisfaits, contre 36% en septembre. "Que la crise financière soit presque exclusivement à l'origine de ce redressement partiel et incertain, tout l'indique", commente Jean-Luc Parodi, consultant pour l'IFOP. Il est vrai que l'imagination anglaise de Brown alliée au déterminisme français de Sarkozy ont permis un plan de sauvetage européen en un temps record, tout cela avec une mise en scène réussie qui a frappé l'opinion.
Une fois de plus, le chef de l'Etat a su brillamment mettre en images le feuilleton de la crise, à grands renforts de déclarations solennelles ("je mesure mes responsabilités"), de sommets à grande vitesse et d'accolades entre "sauveurs" du monde. Pas facile, qui plus est, lors d'un événement difficile à traiter dans les JT de 20h, une fois passés en boucle les traditionnels reportages de traders affolés. "L'art de Sarko, c'est deux choses : le mouvement perpétuel et la détermination du guerrier, décrypte un de ses amis. Avec un avantage comparatif pour lui dans cette crise car les gens se sont posés une double question : 1) et si c'était Ségolène qui avait à gérer ça 2) si c'était Malte qui avait présidé les destinées de l'Europe à ce moment là ?"
"Je ne comprends pas, notre fils boîte"
Mais rue de la Boétie, au siège de l'UMP, on ne se fait guère d'illusions. Un de ses dirigeants filait ce week-end la métaphore médicale : "Sarkozy est actuellement encensé, tel le médecin urgentiste qui a su stopper l'hémorragie d'une jambe. Mais dans quelques mois, la famille du patient va se retourner contre lui en disant : je ne comprends pas, notre fils boîte..." En clair, après la tornade bancaire d'octobre va venir le temps de la dépression avec en 2009 sa cohorte de très mauvaises nouvelles : plans sociaux, remontée du chômage, fins de mois difficiles, et hausse des déficits. "Ce sera sans doute la récession la plus grave depuis 1945", prédit, avec d'autres, l'économiste Nicolas Baverez. Dans ce contexte, nul doute que la cote de popularité du chef de l'Etat pourrait sérieusement plonger. "Il est plombé pour au moins six ou neuf mois, affirme Gaël Sliman (BVA). Il a créé une telle attente sur le pouvoir d'achat que le manque de résultats dans ce domaine lui coûtera cher".
Analyse identique pour Bruno Jeanbart, le directeur des études politiques d'OpinionWay : "Les Français jugent actuellement son action à chaud. Mais on va progressivement passer de la perception de l'action à celle des effets très concrets de la crise économique sur le quotidien. Et là ce sera autre chose." Avec chez Bruno Jeanbart, le bémol suivant : "Ce n'est pas forcément pendant la récession que le climat social est le plus tendu, peur du chômage oblige, mais c'est plutôt dans la sortie de crise que l'opinion s'échauffe puisqu'elle réclame alors le fruit de ses efforts."
"Le risque populiste est grand"
Reste que les mois à venir s'avèrent périlleux pour la popularité présidentielle. Historiquement, la corrélation entre indicateurs macro-économiques et cotes de confiance des dirigeants est forte. Souvenons-nous notamment de la bérézina des socialistes aux législatives de 1993 après les petites croissances de 1991, 1992 puis la récession. Dans quel état va donc arriver le patron de la droite au prochain combat de 2012, s'il veut se représenter ? "Tout dépend de la profondeur de la crise, mais surtout de sa durée, souligne Gaël Sliman (BVA). Dans un an et demi, il pourrait profiter du moindre rebond économique s'il a donné le sentiment aux Français de faire les réformes nécessaires et justes".
Plus cynique, un parlementaire UMP confiait vendredi son sentiment : "Même si Sarko se plante, dans trois ans l'opposition ne sera toujours pas en état de combattre, fractionnée entre une social-démocratie à la peine et une gauche révolutionnaire regonflée. Heureusement qu'on n'a plus le FN car le risque populiste est grand dans les prochains mois". La nausée d'un certain libéralisme et le retour en grâce de la régulation jettent, il est vrai, une lumière encore plus crue sur la crise de leadership de la gauche française. Une social-démocratie incapable de s'appuyer sur sa victoire idéologique en ce début de 21e siècle.
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