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Julliard juge le tandem Darcos-Pécresse

Par Propos recueillis par Renaud PILA, le 05 février 2009 à 12h34, mis à jour le 17 février 2009 à 20:24

Interview - Le "Monsieur Education" du PS critique "l'approche idéologique de Valérie Pécresse" et "la réforme grave" de Xavier Darcos sur la formation des enseignants.

Article suivant dans Politique : Le quitte ou double de Sarkozy
Bruno Julliard PS Education Unef PécresseBruno Julliard en mars 2007 à Lille © Abacapress

LCI.fr : Le PS appelle-t-il à manifester le 10 février avec les enseignants-chercheurs et l'UNEF  ?
 
Bruno Julliard : Nous soutenons les revendications des enseignants-chercheurs et des étudiants. Mais nous n'avons pas à appeler à la grève avec eux. Un responsable politique ne souhaite jamais un mouvement social d'ampleur. Le plus raisonnable, c'est que le gouvernement entende les craintes et recule pour engager de réelles négociations, à la fois sur le décret et sur certaines dispositions de la loi sur l'autonomie des universités. Martine Aubry a demandé mercredi un moratoire sur les réformes universitaires.

Dans mon domaine, l'Education au sein du PS, je demande un moratoire sur la réforme de la formation des enseignants du primaire et du secondaire voulue par Xavier Darcos. C'est une réforme extrêmement grave avec deux conséquences :
- une sélection sociale plus importante à l'entrée de la carrière d'enseignant car il faudra désormais un master (bac + 5) pour obtenir le concours.
- une baisse de la qualité de la formation professionnelle des futurs enseignants car l'année dite de stage rémunérée après le concours sera supprimée, au profit de cours dans les universités.
 
LCI.fr : Le gouvernement fait-il une erreur en menant ces deux réformes de front ?

 
Valérie Pécresse et Xavier Darcos vont probablement essayer de se renvoyer la patate chaude.  La réforme Darcos sur la formation des enseignants est gravissime et nécessite une mobilisation des syndicats de grande ampleur. Quant à l'approche de Valérie Pécresse, elle est purement idéologique et correspond à une vision dépassée de concurrence entre les universités. On peut améliorer le statut et le fonctionnement des universités sans passer par ce décret ultra-radical qui donne tous les pouvoirs aux présidents des facultés.
 
LCI.fr : Faut-il forcément plus de moyens quand on veut réformer l'éducation ?
 
Tout le monde s'accorde à dire qu'il y a une pénurie de moyens à l'université. Pourquoi alors supprimer 900 poste en 2009 ?   Où est le milliard d'euros promis chaqe année pour les universités par Valérie Pécresse ?  C'est une rupture dans les promesses faites lors du vote sur la loi autonomie. Réformer l'enseignement supérieur en diminuant les postes est stratégiquement inefficace et surtout très dangereux pour le maintien du service public.
 
Mais la seule exigeance du PS n'est pas une demande de moyens, comme on le caricature souvent. Ce doit être des moyens pour engager des réformes profondes. Je pense notamment au primaire et au collège, pour lutter contre l'échec scolaire et la reproduction sociale.
 
LCI.fr : Alors à quand le contre-plan du PS sur l'Education ?
 
Je vous annonce qu'il va y avoir dès le mois de mars une campagne du PS sur l'Education et la sauvegarde  du service public. Et puis ce sera le lancement de plusieurs mois de travail avant une convention du parti courant  2010 sur l'Education. Il débouchera sur le projet éducatif pour 2012. Nous sommes très attendus car nous avons été trop absents ces dernières années dans ces mouvements.
 
LCI.fr : La réforme du statut des enseignants-chercheurs est-elle nécessaire ?
 
C'est effectivement l'application de la loi autonomie sur les universités votée en 2007 mais elle aggrave ses dispositions. Son principe vise à organiser une plus grande autonomie de la gestion des établissements et une concurrence accrue entre eux, avec un pouvoir plus important donné aux présidents de facultés, mais sans contrôle.
 
Elle aggrave ses dispositions car sur la question de la gestion de l'organisation du temps de travail des chercheurs, on donne l'ensemble du pouvoir aux présidents de facs et aux conseils d'administration. Mais tels que fonctionnent actuellement ces conseils, c'est en fait tout le pouvoir aux présidents de facultés.
 
Les conséquences seront graves car la réforme aboutira à une disparité très importante d'une université à l'autre. Les présidents vont demander à bon nombre d'enseignants-chercheurs de  faire plus d'heures de cours et moins de recherche. La recherche publique universitaire va en souffrir. D'autre part, c'est une remise ne cause grave de la notion même d'enseignants-chercheurs car ils seront transformés en espèce prestataires de service auprès des présidents de facs. Leur indépendance sera largement diminuée.
 
LCI.fr : Oui, mais faut-il reformer le statut ?
 
Oui il faut le réformer tout comme il fallait réforme l'an dernier la loi de 1984 sur la gestion des facultés, mais pas sous cette forme là. Je signale que lorsque l'opposition n'est pas d'accord avec les choix du gouvernement, on nous accuse systématiquement d'être conservateurs. C'est la dialectique sarkozyenne sur tous les sujets.
 
Il y a bien une réforme à opérer mais dans un sens inverse à celle proposée par Valérie Pécresse. Il y a des convergences sur le constat :  la partie enseignement du rôle des enseignants-chercheurs n'est pas suffisamment valorisée. Je ne parle pas de leur temps de travail mais de leur formation. Leur formation pédagogique est inexistante, ce qui est une ineptie car on a doublé le nombre d'étudiants depuis le début des années 80.
 
Or dans les premiers cycles universitaires, on a une population différente de celle du début des années 80, ou des années 70 avec une massification donc des niveaux culturels moins élevés. Or la formation des enseignants est nulle, elle n'existe pas. Ce serait une idée de réforme.
 
LCI.fr : L'évaluation des enseignants-chercheurs est-elle efficace ?
 
Il y a une évaluation mais elle n'est basée que sur la production d'articles. Il faut améliorer l'évaluation de chacun, dans sa qualité d'enseignant mais également dans sa qualité de chercheur.
 
Quant à l'organisation de leur charge horaire d'enseignement, je ne fais pas de langue de bois.  Si une marge de manoeuvre est négociée, pourquoi pas ?  A condition d'être contrôlée par l'Etat puisque le statut des enseignants-chercheurs est public.
 
En revanche, ce qu'il ne faut pas faire, c'est donner aux patrons d'universités la possibilité d'accroître le nombre d'heures d'enseignement des enseignants-chercheurs. S'il faut améliorer la pédagogie, lutter contre l'échec en premier cycle et améliorer la qualité de la recherche qu'il faut, c'est le chemin inverse qu'il faut prendre.
 
Il faut diminuer le nombre d'heures d'enseignement chez bon nombre, améliorer leur formation, et encadrer les jeunes enseignants-chercheurs qui sont lâchés dans la nature sans accompagnement. C'est dans le premier cycle qu'il faut mettre les meilleurs.
 
LCI.fr : Voyez-vous dans ce mouvement une forme de corporatisme ?
 
Comme partout, il y a des corporatismes à l'université. C'est particulièrement vrai dans certaines universités et dans certaines disciplines, comme en droit, en économie, en gestion, ou parfois en lettres. Il y a parfois un pouvoir d'inertie et des revendications conservatrices qui sont fortes.
 
Mais juste après l'élection de Nicolas Sarkozy et le vote de la loi autonomie, le conservatisme existait peu dans les AG et les revendications car le besoin de changement dans les facs était très important. Les enseignants-chercheurs étaient peu nombreux à défendre le statu-quo.
 
Aujourd'hui, la situation a changé. En 2007, la loi sur l'autonomie avait été votée uniquement par la majorité et sans l'accord des syndicats. Donc une partie des étudiants rejoint aujourd'hui le mouvement des enseignants-chercheurs en contre-coup de cette loi. Si Valérie Pécresse dit vouloir lutter contre l'échec en premier cycle, alors elle ne prendrait pas ce décret. Car ses conséquences seront une diminution de la qualité de l'enseignement en premier cycle, et d'abord en premier cycle. C'est une mobilisation rare qui dépasse les corporatismes.
 
LCI.fr : Le décret donne-t-il trop de pouvoirs aux présidents de facultés ?

 
Je vois deux problèmes. D'une part, trop de pouvoirs donnés aux présidents de facultés sans contre-pouvoirs c'est-à-dire avec des conseils d'élus dont les pouvoirs ont été diminués.
D'autre part, certaines facs pourront maintenir un niveau de recherche élevé, soit car leurs moyens sont élevés , soit car leur nombre d'étudiants diminue, ce qui n'est pas le cas dans les facs de banlieue. Or il y a un lien entre la qualité de la recherche et la qualité de l'enseignement. Donc les facs pauvres diminueront le temps de recherche des enseignants pour augmenter le temps d'enseignement. Avec l'émergence d'un système à deux vitesses...
 
LCI.fr : Les conditions sont-elles réunies pour un mouvement d'ampleur ?
 
Ecoutez, je connais un peu le sujet...(sourires)  Personne ne peut le prévoir. Il n'existe pas de conditions réunies ou non mais il peut y avoir des paramètres qui favorisent l'émergence d'un gros mouvement. La vitesse de propagation d'une université à l'autre est par exemple déterminante. Le contexte de crise favorise une mobilisation étudiante mais il est difficile de le prévoir car tous les étudiants n'ont pas forcément conscience des conséquences à venir du décret voulu par Valérie Pécresse.  

Par Propos recueillis par Renaud PILA le 05 février 2009 à 12:34
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