Nicolas Sarkozy lors du débat avec Ségolène Royal le 2 mai 2007 © TF1/LCILe tournant du quinquennat. Ses amis ou ses adversaires sont d'accord. Nicolas Sarkozy joue dans les semaines qui viennent la tournure que va prendre la suite de son mandat : une présidence grave de lutte contre la crise ou une atmosphère de fin de règne permanent alors qu'il n'a même pas franchi la moitié de son quinquennat. Commencé sur les chapeaux de roues et sur fond de croissance, celui-ci s'enlise depuis quelque temps dans une confusion des objectifs et une crise de gouvernance. Il faut dire qu'entre-temps s'est abattue sur le monde la pire crise économique depuis 1945. Et que "le travailler plus pour gagner plus" sonne comme la formule d'une époque révolue. A l'aune du (trop rapide) temps médiatique, chacun a le sentiment que la campagne sarkozyste et ses promesses datent d'il y a un siècle déjà...
L'impopularité présidentielle s'installe, tous les sondages vont le confirmer. "Nicolas sait qu'il va traverser une longue période de désamour mais il va tenir le cap", explique un de ses proches. Rien d'alarmant en temps de crise à ce que le capitaine se voit reprocher toutes les difficultés du quotidien. Mais il serait dangereux pour le pays qu'il n'analyse point finement la généalogie de cette défiance.
Un seul objectif, l'emploi ?
Confusion des objectifs. Identifié au mouvement et à ses réformes, le sarkozysme ne doit-il pas être intégralement revisité à l'aune de la crise ? Dans une période aussi troublée où même les économistes n'ont plus de boussole, l'opinion n'est pas en mesure d'entendre simultanément plusieurs messages. Passés les compliments sur la performance habituelle de one-man show lors de son émission télévisée il y a deux semaines, la réalité est celle d'un coup pour rien. S'exprimer à la télévision lorsque l'on n'a rien de concret à annoncer est un exercice périlleux pour un chef de l'Etat, les prédécesseurs de Nicolas Sarkozy l'ont appris avec le temps. Un coup pour rien ?
Presque rien puisque l'objectif était avant tout de répondre à la grande manif du 31 janvier : la tenue du sommet social mercredi à l'Elysée permet au gouvernement de discuter avec les syndicats et de gagner un peu de temps. Mais étonnamment, si Nicolas Sarkozy a reconnu d'emblée dans son émission que le France faisait face à "la crise du siècle", il n'a pas choisi d'amorcer "le virage du siècle" dans son message : expliquer aux Français que désormais toute son action et celle de son gouvernement serait guidée par un seul et unique objectif, l'emploi. Sa volonté de maintenir un discours de réformes (éducation, fonction publique, hôpital,...) pour adapter la France au monde (mais quel monde ? quel modèle ?) ne passe plus.
Anticiper les conséquences des plans sociaux
Aussi juste que puisse être un changement tel que l'autonomie des universités souhaité à droite comme à gauche, une opinion traumatisée par le retour du chômage de masse n'est plus en état de se voir marteler chaque jour la nécessité d'adapter un "modèle français", modèle qui permet peut-être d'amortir plus qu'ailleurs la violence du ralentissement économique. Sans le dire d'ailleurs ouvertement, le gouvernement met la pédale douce sur les réformes mais les Français n'ont pas l'impression que ce changement de cap est assumé au nom de la sauvegarde de la paix sociale et surtout de l'emploi. Face aux mécontentements, les pouvoirs publics ne peuvent plus qu'afficher un unique objectif : anticiper les conséquences des plans sociaux qui vont inévitablement se multiplier.
Crise inquiétante de gouvernance ensuite. Dans la méthode. Depuis son arrivée, Nicolas Sarkozy s'occupe de tout ou presque, laissant même le soin à ses collaborateurs de préciser dans les médias le sens de son action. Au nom de la "responsabilité" et de la fin de "l"hypocrisie", le chef de l'Etat veut décider et faire savoir qui décide. Mais aujourd'hui confronté à une crise de confiance dans les élites économiques et politiques, il se retrouve en première ligne, dans un face à face direct et dangereux avec les Français, avec un besoin urgent de relais dans l'opinion. L'effacement du Premier ministre et de son équipe n'est plus tenable : le chef du gouvernement et des "poids lourds" ministériels vont rapidement devoir relayer les priorités de l'exécutif dans le pays et joue le rôle de fusible face aux cortèges de la contestation. Au risque de voir un président de la République constamment conspué et dans l'incapacité de se déplacer dans le pays.
La centralisation des décisions sans concertation avec la majorité parlementaire n'est également plus souhaitable. Il est curieux d'entendre le patron du groupe UMP Jean-François Copé, interrogé pour savoir s'il avait été consulté avant la grande émission de Nicolas Sarkozy, lâché un "non" bien laconique. Le chef de l'Etat ne pourra se permettre dans les mois qui viennent tout nouveau couac avec ses députés, tel celui vécu lors du débat sur le travail dominical.
"Pour une fois qu'on avait quelqu'un de courageux..."
Crise de gouvernance dans la méthode mais surtout dans le verbe. Si la transgression du politiquement correct est l'essence même du sarkozysme, ce qui réussit dans un meeting électoral s'avère désastreux en temps de crise. Au mépris du sens politique le plus élémentaire, le chef de l'Etat s'est montré ainsi irrespecteux envers une profession qu'il voulait convaincre. Lors d'un discours prononcé le 22 janvier devant les présidents d'université, il s'est demandé si les résultats de certains chercheurs français n'était pas "l'arbre qui cache la forêt". "A budget comparable, un chercheur français publie de 30 % à 50 % en moins qu'un chercheur britannique dans certains secteurs. Evidemment, si l'on ne veut pas voir cela, je vous remercie d'être venu, il y a de la lumière, c'est chauffé...", avait-il lancé.
L'extrait-vidéo de ce discours a depuis été consulté près de 20 000 fois sur le net et fait le bonheur des syndicats opposés à la réforme de Valérie Pécresse. Certains parlementaires UMP n'ont pas manqué d'ironiser dans les couloirs de l'Assemblée sur ce "beau cadeau" fait par Nicolas Sarkozy à sa ministre de l'Enseignement supérieur. "Pour une fois qu'on avait à ce poste quelqu'un de courageux..., se lamentait en fin de semaine l'un d'entre eux. L'Elysée gâche tout".
Face aux accusations de mépris, Nicolas est-il en train de mettre en danger Sarkozy ? Poser la question, c'est déjà y répondre. "Les rodomontades de certains syndicats politisés ne vont pas nous impressionner, c'est le retour du combat frontal droite-gauche et le principal est de tenir le noyau dur de notre électorat, les classes moyennes inférieures menacées par le chômage", rétorque un habitué de l'Elysée. Reste que la crise va devoir changer Nicolas Sarkozy, le transformer (un peu) en manager du dialogue social et institutionnel. Sous peine qu'une opinion exaspérée le remercie avec la crise...
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