Alain Juppé, "Je ne meangerai plus de cerises en hiver", Plon 2009 © Patrick BernardDécouvrir la face "tendre" d'un homme politique à l'image plutôt froide, c'est comme entrer dans l'intimité de ses parents, c'est transgressif et gênant. Mais irrésistible. Dans Je ne mangerai plus de cerises en hiver, Alain Juppé revient sur les années 1995-2008 : "Je viens de vivre des années tourmentées, au parcours labyrinthique, sous le feu des médias. J'ai envie de refaire le chemin et d'oser dire ce que j'ai longtemps tu". De Matignon à l'exil québécois, de l'arrivée en fanfare au pouvoir du "meilleur d'entre nous" à la condamnation à l'inéligibilité de l'ancien président du RPR sur la question des emplois fictifs, Juppé se retourne, se pose et fait le point.
Le préambule, il faut l'avouer, déroute : l'ancien Premier ministre a choisi un extrait du journal de bord, (journal intime) de son épouse, Isabelle, datant de l'époque de ses déboires judiciaires. Ce n'est pas l'ancienne journaliste de La Croix qui écrit mais la compagne, l'amoureuse. Elle s'interroge sur la personnalité de la présidente de la Cour, celle qui devra trancher du destin de son mari, se demande si le petit bout de pull rose qui apparaît sous la robe noire est de bon augure. Côté style, on est dans le registrer d'une Anna Gavalda, même prose sentimentale. Mais savoir que malgré le stress, Alain Juppé aura faim "parce que peu de choses dans la vie lui coupent l'appétit", qu'ils ont prévu de partir au bord de mer, faire de longues marches sur la plage pour oublier, c'est un peu trop.
Mère autoritaire
Alain Juppé est dans le même registre quand il raconte le premier baiser avec Isabelle ou l'anecdote du Damart lorsqu'il rencontre le recteur d'une université où il pourrait enseigner: "Je ne suis pas à l'aise. Pour une raison toute physique d'abord : de peur du froid, j'ai mis des sous-vêtements façon Damart qui, dans la rue, me procurent un doux bien-être, mais, à l'intérieur des immeubles surchauffés de Montréal, m'étouffent littéralement". On reste sans voix.
Mais on découvre cependant un Juppé sensible. Fils aimant d'abord. D'un père toujours digne malgré la maladie. De sa mère, il regrettera de n'être pas passé par la case "crise d'adolescence" et donc de ne pas avoir coupé le cordon avec sa mère et ses exigences qu'il appelait "les oukases de la tzarine". "Mon entourage s'amusait de constater qu'après avoir, dans un grand geste d'indépendance, affirmé que 'je n'en avais rien à cirer', je m'y conformais a posteriori, sans tambours ni trompettes".
Autocritique
Homme politique sensible aussi. Et de s'apercevoir que la petite histoire a un rôle non négligeable dans la grande. L'ancien Premier ministre estime que ses relations houleuses avec Marc Blondel n'ont pas été étrangères avec les grèves de l'hiver 1995. Que son "manque de calcul" l'a sans doute pénalisé dans sa carrière politique (!). Alain Juppé n'épargne d'ailleurs personne. Ni Chirac dont il est pourtant très proche mais dont il ne sous-estime pas le talent de stratège politique. Ni Sarkozy. Ce dernier a cru bon, récemment, de dire aux députés que l'action réformatrice de Chirac s'était arrêtée à la contestation de 1995. "Je ne me chargerai pas ici de défendre le travail du gouvernement Jospin, ni même celui des gouvernements Raffarin et Villepin dont Sarkozy fut un acteur éminent, et efficace". Et toc !
Au rayon, mea culpa, le maire de Bordeaux ne se ménage pas. Il se mord encore les doigts de son funeste "droit dans mes bottes" à propos de la polémique sur son appartement de la Ville de Paris. Il regrette également sa dureté à propos de "Thomson", entreprise qui ne vaut rien. Et s'il dit détester ou redouter l'introspection, il s'y livre sans se l'avouer : "si j'évoque ces péripéties qui remontent maintenant à plus de trois ans, ce n'est pas pour ressasser. C'est que j'ai besoin de dire ma souffrance pour la purger définitivement". Il se reconnaît impatient, pas assez brouillon, orgueilleux, bon élève, besogneux mais honnête.
Et disponible. Car, de même que De Gaulle après sa traversée du désert, Alain Juppé se verrait bien reprendre du service. Homme sensible mais animal politique. Avant tout. Après les heures de gloire, l'homme a été blessé, a souffert, est retourné à la vie de tous les jours. L'expérience, quoi de mieux pour apprendre... et mieux revenir ? Mais, comme il l'a souligné récemment dans l'émission de Christophe Barbier, "c'est le Président qui décide".
Je ne mangerai plus de cerises en hiver, Plon, 19 mars, 252 pages, 18,90 €
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