Image d'archives © ABACA"Je suis une personnalité politique incontournable actuellement, c'est comme ça." Ségolène Royal avait prévenu son monde il y a deux semaines dans La Charente Libre. Mais sans doute a-t-elle voulu prouver à ses amis socialistes et adversaires que ce n'était pas une parole vaine ? En quelques lignes, au détour d'un discours prononcé depuis Dakar, c'est chose faite. Et elle a tapé fort Ségolène Royal. Quarante huit heures de polémique et de réactions tous azimuts après qu'elle a demandé "pardon" à l'Afrique pour les propos prononcés par Nicolas Sarkozy au Sénégal en juillet 2007. Le chef de l'Etat avait alors estimé que "l'homme africain n'était pas assez entré dans l'Histoire".
Si l'on en juge la vigueur avec laquelle les dirigeants de l'UMP ont condamné sa sortie, jusqu'à mobiliser l'attention du Premier ministre, c'est peut-être que la présidente de la région Poitou-Charentes a visé là où ça faisait mal. Car dans la majorité et à l'Elysée, on sait bien que ce discours bâti par Henri Guaino avait été mal compris à l'époque, les Africains percevant une forme de condescendance. Ce texte avait déplu au conseiller diplomatique du président de la République et mardi dernier, le ministre des Affaires étrangères avait tout simplement reconnu que la phrase de Nicolas Sarkozy était "maladroite". Deux ans après, voilà donc la polémique ravivée par une Ségolène Royal qui a flairé le bon coup et suscité d'innombrables réactions d'internautes. Et une interrogation est revenue souvent, à juste titre : quelle légitimité avait Ségolène Royal pour demander "pardon" à la place d'un chef de l'Etat, et, qui plus est, le contredire depuis un pays étranger ? Aucune. Aucune si ce n'est celle d'une ancienne candidate à l'élection présidentielle.
Effet subliminal hors normes en politique
Pas suffisant peut-être pour une telle repentance à portée quasi universelle mais elle s'en moque, Ségolène Royal, car elle partage avec tous les grands fauves politiques un culot d'acier qui lui fait, à l'instar d'un Nicolas Sarkozy dans sa conquête du pouvoir, casser bien des codes. Elle parle étonnamment comme si le souvenir de son combat présidentiel lui conférait un partage de légitimité. "J'ai une responsabilité particulière", aime-t-elle à répéter en public, comme en privé. Et lorsque la présidente de la région Poitou-Charentes inaugure au Sénégal une école qui porte son nom, elle a l'art et la manière de le faire telle une femme d'Etat qui représenterait "une contre-France virtuelle", celle qui n'a pas choisi Nicolas Sarkozy en 2007. Effet subliminal hors-normes en communication politique. Il y a bien sûr aussi du Mitterrand dans cette Ségolène Royal qui habilement ne nomme pas l'adversaire, préférant évoquer ce "quelqu'un" dans une formule cinglante.
Ségolène Royal n'a donc pas son pareil pour maximiser l'impact et harceler l'adversaire. Mais cette stratégie de fracas peut-elle la conduire dans trois ans à porter de nouveau les couleurs de la gauche à la présidentielle ? Se pose alors la fameuse interrogation sur sa "présidentialité", terme barbare qui désigne l'ensemble des qualités requises pour exercer la fonction présidentielle : autorité, expérience, esprit de décision, caractère, compétences.... Interrogé sur les causes de l'échec de Ségolene Royal en 2007, Laurent Fabius avait le premier mentionné, dans une interview au Monde, un « triple déficit : présidentialité, crédibilité, collégialité. ».
Ce type de discours au Sénégal est-il de nature à densifier son image et faire oublier les moqueries dont elle est l'objet depuis trois ans ? "C'est difficile de répondre aujourd'hui. Ségolène Royal doit concilier deux objectifs : visibilité et pertinence, explique Emmanuel Rivière, le directeur du pôle politique de TNS-Sofres. Au fur et à mesure que le temps passe, son statut d'ancienne candidate s'estompe dans l'opinion, ce qui l'oblige à réactiver régulièrement le souvenir de son combat présidentiel, pour préparer le suivant. Sur ce point là, c'est réussi. Mais il n'est pas sûr que cette sortie donne d'elle une image rassurante pour une partie de l'opinion car elle a critiqué durement la parole présidentielle et ce, depuis un pays étranger". Selon une enquête Ifop-Paris Match publiée jeudi, 42% des sympathisants PS jugent que ces propos renforcent sa crédibilité internationale.
Une formule retenue pour 22 pages de discours...
Autre écueil de cette stratégie, une formule choc qui cannibalise tout le reste de l'allocution... et du déplacement. Or souvent critiquée, à tort ou a raison, pour son manque de connaissance des dossiers, Ségolène Royal n'avait pas ménagé son temps pour ce discours : un mois de préparation avec des proches et l'aide d'historiens africains. Ce qui donne un texte de 22 pages qu'il faut lire car il offre ce qu'il faut de recul historique, de vision d'avenir et de projets concrets pour avoir l'envergure d'un discours présidentiel. Le passage sur l'énergie solaire pour favoriser l'accès à l'eau dans la région sénégalaise de Fatick mérite l'attention. Mais notre système médiatique étant ce qu'il est, doutons que sans la polémique sur le "pardon", ce discours serait passé sous silence, comme d'ailleurs fut occulté tout le reste du voyage de Ségolène Royal durant la semaine. Qui se souvient d'ailleurs de la condamnation par Martine Aubry du discours de Nicolas Sarkozy en juillet 2007 ?
Tony Blair, Nicolas Sarkozy, Barack Obama, ou Ségolène Royal ont intégré les contraintes du tout-images et scénarisent leur message pour la presse qui relaye en proportion. Mais pour Ségolène Royal, une telle succession de séquences choc ne lui permettra sans doute pas de retrouver, notamment parmi les classes moyennes et catégories intellectuelles, une crédibilité suffisante pour espérer l'emporter en 2012. Et certains de ses proches ne le cachent pas... et travaillent dans l'ombre de leur chef de file. "L'écho de ce voyage à Dakar est une superbe réussite mais bien sûr ce n'est pas suffisant. Il faut réfléchir à ce que l'on va dire aux Français dans les trois années qui viennent. Nous n'avons pas encore trouvé le ou les marqueurs de notre projet et il faut y travailler", explique le député Jean-Louis Bianco. Après l'éloignement relatif de Vincent Peillon et Manuel Valls, ce fidèle d'entre les fidèles prévoit d'organiser le 13 juin un colloque sur le modèle de l'après-crise, sur la base des travaux de l'économiste Philippe Aghion.
"Vous n'avez pas le droit à la réflexion de trop"
Autre fidèle de Ségolène Royal, la maire du 4e arrondissement de Paris Dominique Bertinotti va lancer dans quelques jours des Universités Populaires de la Connaissance (UPC) avec pour premiers thèmes : le nouveau militantisme et la croissance verte. "Il s'agit de construire un programme entre citoyens et experts au plus près des problèmes vécus par les gens", explique-t-elle. Ces réunions seront organisées par Désirs d'Avenir (DA) qui reste plus que jamais la base arrière du royalisme. "Je suis étonné par la motivation des militants de DA, confie le député Jean-Louis Bianco. Près de 900 personnes sont venues il y a quelques semaines à l'assemblée générale où Ségolène avait d'ailleurs invité le penseur Régis Debray pour débattre du concept de "fraternité. Alors quand on la critique sur la superficialité, il faut y regarder de plus près". Visée, la presse qui a bien peu relayé ces débats, bien moins "vendeurs" qu'une belle polémique.
Ségolène Royal serait-elle alors scrutée avec une loupe injustement déformante ? Un de ses anciens soutiens répond par l'affirmative, sans l'exonérer de toute responsabilité : "Pour construire une figure présidentielle même atypique, vous n'avez pas le droit à la petite réflexion de trop , même sur le ton de l'humour ("bravitude", "Obama m'a inspiré"), surtout quand vous avez l'impact d'une Ségolène. Pour solidifier d'autre part une équipe politique dans la durée, vous ne pouvez pas jouer trop perso et n'organiser votre stratégie qu'à l'instinct et dans le secret". Ce fut pourtant le cas d'un Nicolas Sarkozy très "chasseur solitaire", mais dès sa prise de l'UMP en 2005, il disposa d'un redoutable laboratoire d'idées qui travaillait sur l'idéologie pendant que lui "l'artiste" diffusait la bonne parole dans les salles. Avoir du flair ne sert à rien si les électeurs n'ont pas progressivement en tête "il ou elle peut faire le job" grâce à l'incarnation mystérieuse de l'énergie mais surtout de la compétence.
Un parcours à la Chirac ?
Tel est l'enjeu des trois ans à venir pour Ségolène Royal, et il n'est pas mince puisque selon le sondage Ifop-Paris Match, seuls 45% des sympathisants PS jugent qu'elle ferait une meilleure candidate que Martine Aubry. Mais cet épisode reste objectivement positif en termes de stratégie politique. En frappant fort contre Nicolas Sarkozy, elle oblige le PS à la soutenir et normalise ainsi sa relation avec le parti. Cette normalisation convient également au camp Aubry qui a bien compris que victimiser l'ex-candidate la renforçait. La maire de Lille compte laisser sa rivale monter au front, prendre tous les coups en cas de dérapage, préférant incarner celle qui rassemble la gauche autour du projet et du collectif.
L'opinion lui en sait gré pour l'instant même si son écart positif de popularité avec sa rivale peut être trompeur car il provient de sympathisants de droite et du MoDem allergiques à Ségolène Royal. Cette dernière, par la rage d'en découdre avec Nicolas Sarkozy, emportait le week-end dernier la palme de la meilleure opposante au chef de l'Etat (sondage OpinionWay-LCI) et cet élan vital peut s'avérer précieux lorsqu'il s'agira en 2011 de choisir le ou la meilleure candidate. A condition que cette volonté aille de pair avec un projet défendu par l'ensemble du Parti socialiste. Quant à la stature présidentielle, qu'en sera-t-il ? "Il y a des cas où la crédibilisation du candidat arrive in extremis voire après l'élection, je pense notamment à Jacques Chirac", relativise Emmanuel Rivière, de TNS-Sofres. Le microcosme répétait que cet homme instable voire inquiétant ne serait jamais élu président et on a vu la suite".
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