Image d'archives © ABACAIl est des réquisitoires politiques sanglants où la plume de l'écrivain veut atteindre la cible dans sa chair, c'est le cas du dernier livre de François Bayrou qui « provoque Sarkozy en duel », selon l'expression du directeur de L'Express Christophe Barbier. Il en est d'autres plus raffinés, où la victime n'est pas même nommée, mais où le lecteur perçoit sa responsabilité dans l'évolution historique que dénonce l'auteur. C'est cette seconde forme qu'a choisie Alain-Gérard Slama, historien des idées politiques bien connu des lecteurs du Figaro et d'une droite modérée à qui il s'adresse aujourd'hui, parce qu'elle l'a déçu. Et si le ton n'est pas à la diatribe contre le président, l'impression ressentie une fois l'ouvrage reposé n'en est que plus cruelle.
« La masse invraisemblable de commentaires qui s'accumulent sur la personnalité et sur la communication des dirigeants français, à commencer par le premier d'entre eux, dresse le portrait d'une société satisfaite et stupide, elle est le symptôme d'un pays qui ne voit plus que les apparences, se désintéresse de sa vérité, et qui, retenu seulement par le jeu des acteurs, détourne son attention d'un scénario qui lui est devenu étranger ». Dès l'introduction, le diagnostic est sans appel : celui qu'il nomme « le prince PDG » serait co-responsable, avec les élites françaises, de « la société d'indifférence » dans laquelle nous nous complaisons tristement.
Une pièce où performe un unique comédien
Une société indifférente, et pour un gaulliste comme Slama, c'est la dissolution insidieuse du modèle républicain qui devrait indigner. « J'aimerais que ceux qu'on appelle les républicains modérés, qu'ils soient de droite ou de gauche, se découvrent encore capables d'élever la voix pour défendre les libertés ». Et de citer, en les détaillant avec un souffle inégal, la déstabilisation de nos institutions, une pièce où performe un unique comédien, la remise en cause de notre laïcité, l'introduction subreptice des discriminations positives, la réforme autoritaire de l'audiovisuel public, « le transfert des décisions vers un centre d'impulsion unique » ou encore « une dépolitisation sans précédent dans la vie publique, caractérisée par la victoire sans partage des juges sur les politiques et des experts sur les juges ».
Mais aussi argumentée que soit la description très négative de la gouvernance Sarkozy, elle n'emporte pas toujours l'adhésion sur la responsabilité de l'homme dans ce processus de déliquescence citoyenne. Aux tournants des septennats précédents a succédé le tournis des quinquennats modernes. Mais si le chef de l'Etat se moule avec gourmandise dans ce rythme, en est-il l'initiateur ?
Un processus d'incertitude
La fabrique permanente d'images creuse également, ici et ailleurs, le sillon de la « société d'indifférence » qui s'impose à notre temps. « Par la grâce de l'Internet, nous assistons à un bouleversement profond qui est l'interaction ininterrompue des informations et de leur réception à tout instant, en tout lieu et à tous les niveaux. Ainsi peut se comprendre la rapidité avec laquelle s'est propagé un processus d'incertitude qui, partagé entre des tensions contradictoires, interdit de dégager des lignes de force et disperse les mouvements sociaux ».
Face à cette déferlante, Alain-Gérard Slama juge sévèrement les élites de sa propre famille, la droite modérée, qui ont, selon lui, perdu tout esprit critique. « Le pays s'est trouvé brutalement placé devant un principat entrepreneurial qui monopolise le pouvoir, derrière des préoccupations sûrement sincères d'ouverture et de diversité, avec une équipe de fidèles recrutés, les uns pour leur image, les autres pour leur expertise, les troisièmes pour les services rendus ».
Nostalgique de l'époque Chirac et grands principes, l'auteur est aux antipodes du fameux pragmatisme qui précède désormais le programme des leaders nouvelle génération. Son admiration dénuée d'inventaire pour le prédécesseur de Nicolas Sarkozy enlève quelque force à un essai néanmoins précieux pour comprendre un peu mieux « la rupture » qui modifie progressivement le terreau de notre démocratie moderne.
« La société d'indifférence », d'Alain-Gérard Slama (Plon, 236 pages, 18,50 E).
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