© AFP« En entendant tout ça, je me crois à l'UMP ». Piquée au vif par l'interpellation d'une gauche qui serait tétanisée face au sacro-saint modèle d'égalité des chances, une jeune militante PS se cabre. Mais seuls deux ou trois applaudissements lui donnent raison, la salle, elle, a écouté religieusement une heure et demie cruelle pour les gouvernements de droite comme de gauche.
La France pointée du doigt pour ses inégalités à l'école
Si notre pays se situe dans la moyenne de l'OCDE pour les compétences des élèves, il ne parvient plus à compenser les inégalités de départ.
Publié le 07/12/2010
« Nous avons une responsabilité majeure dans l'échec scolaire. Jamais la gauche n'a eu un début de courage en matière d'éducation ». Un militant socialiste provoque la salle, Bruno Julliard laisse dire, et la phrase ne suscite pas vraiment d'opposition chez les militants. A la tribune de son atelier, le « Monsieur Education » du PS jubile secrètement, le débat prend des airs de rupture. Il l'a voulu. A ses côtés cette année, pas de dirigeants syndicaux mais des penseurs de la question scolaire aux profils variés et au langage direct.
D'emblée, le sociologue François Dubet attaque fort : « l'école française est plus inégalitaire que l'école britannique », « arrêtons de demander plus de moyens pour un système qui ne marche plus » et de se demander même s'il ne faudrait pas « lever le tabou sur la gratuité de certaines études de médecine pour des diplômés qui s'installent confortablement sur la Côte d'Azur ». Son leitmotiv : l'égalité des chances à la française a échoué car elle maintient les inégalités intactes, en sauvant toutefois les plus doués des milieux défavorisés pour se donner bonne conscience (bourses de SC Po, etc...). En l'état, l'égalité à tout prix aboutirait à donner les mêmes moyens aux enfants d'ouvriers et à ceux des classes moyennes ou supérieures. Résultat, selon les derniers chiffres, huit fils de cadres sur dix entrés au collège en 1995 sont encore étudiants dix ans plus tard contre trois chez les fils d'ouvriers. François Dubet avait participé au printemps à un groupe d'experts dans le cadre de la réforme du lycée de Luc Chatel avant d'en démissionner, jugeant le travail trop rapide et peu approfondi.
« Réinventer l'école sans s'arrêter à la simple question des moyens »
Autre preuve d'un déplacement des lignes à La Rochelle, la présence à la tribune du directeur des études de l'Institut Montaigne. Voir un dirigeant socialiste du courant de Benoît Hamon s'intéresser aux travaux de ce think tank libéral peut surprendre. « La réflexion de Laurent Bigorne sur l'échec à l'école primaire est utile, confie Bruno Julliard ». Avait-il prévenu Martine Aubry de sa présence ? « Non » sourit-il. Mais peu de chances qu'elle la désapprouve, la Première secrétaire laisse son secrétaire national à l'Education avancer en toute autonomie, c'est elle qui a été le chercher dans l'équipe parisienne de Bertrand Delanoë il y a deux ans. « Il est dans les petits papiers de la direction, tout le monde n'a pas sa liberté », fait remarquer un dirigeant de Solférino.
Martine Aubry, qui peine à faire émerger une nouvelle génération au PS, ne manque jamais de citer Guillaume Bachelay ou encore Bruno Julliard en exemples. Dans un domaine aussi important pour le PS que l'éducation, l'ancienne casquette de dirigeant de l'UNEF lui donne paradoxalement les coudées franches pour transgresser la vieille doxa socialiste et défricher des thèmes jusque là tabous chez certains enseignants. « Il faut réinventer l'école sans s'arrêter à la simple question des moyens mais aujourd'hui, on ne peut plus rien bouger car toutes les reformes convergent vers la suppression de postes », explique-t-il, tout en confiant souhaiter un projet éducatif global ou chacun des acteurs devra faire des avancées.
La France, record du nombre de vacances
A quoi ressemblera -t-il ? Mystère puisqu'il ne sera dévoilé qu'au mois de décembre lors de la grande convention sur l'égalité réelle pilotée par Benoît Hamon. Mais des pistes sont évoquées depuis quelques semaines. Sur la question des rythmes scolaires, le PS devrait proposer un allongement de l'année scolaire pour alléger des journées trop denses, la France détenant le record européen du nombre de jours de vacances. Par rapport aux autres pays de l'OCDE, cela se traduit au lycée par un échec assez massif et un taux de redoublement trois fois plus élevé que la moyenne de la zone.
Autre chantier prioritaire, une restructuration radicale du collège avec des méthodes pédagogiques, des disciplines et une organisation de l'enseignement adaptée à chacun. La réforme de la formation des enseignants sera également dans le projet, « un point très important, selon Bruno Julliard, car celle proposée par le gouvernement est contre-productive et inefficace. Nous proposerons un concours de recrutement plus tôt, suivi de deux années de formation professionnelle et d'une année de stage, ce qui reviendra à allonger le cursus d'un an ». Quant aux enseignants, il entend les mettre au cœur des reformes avec une revalorisation de leur métier (reconnaissance + salaire).
« Ne pas dissocier les réformes de la question des moyens »
En refusant le sempiternel discours corporatiste sur le seul manque de moyens, les socialistes prennent-ils le risque de se couper des syndicats d'enseignants, réserve traditionnelle de voix ? La nouvelle secrétaire générale de la FSU Bernadette Grison réfute la caricature. « Les enseignants veulent des reformes, ils ne vivent pas en dehors de la société. Mais il ne faut pas dissocier les reformes de la question des moyens. Le pire serait de désigner le corps enseignant comme partisan du statu-quo ». Trop politique pour prendre ce risque à dix-huit mois d'une présidentielle, Bruno Julliard pousse néanmoins son parti à entamer un dialogue de vérité avec les profs. Sont-ils prêts à ce qui pourrait apparaître comme un pacte « moyens contre réformes » ? « Il faut voir ce qui sera proposé. Il y a aujourd'hui un profond malaise chez les enseignants donc cela met la barre très haut », fait remarquer la patronne de la FSU très soucieuse de l'indépendance politique de son syndicat et pas vexée de ne pas avoir été conviée à La Rochelle, "chacun s'organise comme il le souhaite".
L'agenda fixé par Martine Aubry ne permettra pas de connaître le projet avant le mois de décembre (« elle ne peut pas griller la politesse à Hamon », explique un membre de Solferino) mais la direction du parti a peut-être entendu le sociologue François Dubet : « si la gauche veut sauver son avenir, il vaut mieux qu'elle soit radicalement réformiste plutôt que d'être dans la défense un peu rituelle d'un modèle qui prend l'eau de toute part ».
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