Rida Laraki et Michel Balinski. © DRProfesseur émérite à Polytechnique, Michel Balinski est co-auteur avec Rida Laraki d'une note sur la réforme du mode de scrutin à l'élection présidentielle. Une théorie que les deux chercheurs ont élaborée dans un livre, "Majority judgment". Publiée sur le site de la Fondation Terra Nova et formulée le jour anniversaire du 21 avril 2002, elle fait partie des huit propositions émises par ce Think Tank proche du parti socialiste pour réformer en profondeur l'élection présidentielle.
TF1 News : Dans la note que vous avez publiée pour Terra Nova, vous jugez le mode de scrutin à la présidentielle "défaillant" et susceptible de conduire à un "accident démocratique majeur". Que lui reprochez-vous ?
Michel Balinski : Pour expliquer cette défaillance, je vais m'appuyer sur le 21 avril 2002, un formidable cas d'école en la matière. Au premier tour, Jean-Pierre Chevènement a obtenu 5% des voix, Christiane Taubira 2%. Si l'un ou l'autre ne s'était pas présenté, il est probable que Lionel Jospin aurait atteint le second tour pour une confrontation avec Jacques Chirac, ce que l'opinion française attendait. Avec le système actuel, chaotique et idiot, les électeurs n'en ont pas eu le choix. Chevènement ou Taubira ont complètement changé la donne. Et que s'est-il passé ? Jean-Marie Le Pen a passé le 1er tour, alors qu'il était rejeté par les trois quarts des Français et n'avait aucune chance de gagner. Il aurait perdu contre quasiment tous les autres candidats, même les plus petits. C'est ridicule. Exemple similaire en 2007 : si François Bayrou était passé au second tour plutôt que Ségolène Royal, il aurait certainement battu Nicolas Sarkozy. A chaque fois, ce n'est pas le candidat voulu par les électeurs qui a été élu. Il faut réformer en profondeur ce système.
TF1 News : Comment faire pour que les résultats de l'élection soient plus conformes, à votre avis, à l'opinion ?
Michel Balinski : Le problème, quand les gens votent, c'est qu'ils choisissent soit leur candidat préféré, soit votent "utile", c'est-à-dire pour le candidat le "moins pire" en mesure de gagner l'élection au second tour. Aucun moyen ne leur est donné de dire "j'écarte celui-là davantage qu'un autre". Si leur choix se porte sur un petit candidat, leur voix ne compte pour rien, et ils ne peuvent pas s'exprimer sur ceux qui ont une chance de gagner. Pour remplacer ce système, nous en avons trouvé un : une élection à un tour, où chaque électeur est invité à attribuer une mention, une sorte de note, à chaque candidat, d'"excellent" à "à rejeter", en passant par "bien", "assez bien", "passable" ou "insuffisant". On trouve ensuite quelle est la mention majoritaire de chaque candidat, c'est-à-dire celle pour laquelle les électeurs se sont exprimés positivement à plus de 50%. Avec notre méthode, les électeurs votent pour le candidat qu'ils préfèrent et réduisent les chances qu'un candidat qu'ils rejettent obtienne un bon score.
TF1 News : Terra Nova a récemment réalisé un sondage comparatif en interrogeant deux fois un panel, une fois avec le système classique, une fois selon votre système. Les résultats ont-ils été différents ?
Michel Balinski : Avec le système actuel, au 1er tour, l'ordre des candidats est le suivant : Martine Aubry, Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy. Avec notre système, Marine Le Pen arrive en dernier, avec la mention "à rejeter" pour 55,6% des voix. Ce n'est le cas d'aucun autre candidat. Cela illustre bien la faiblesse du système actuel. Mais l'enseignement très intéressant qu'on en tire, c'est que Jean-Louis Borloo arrive en 2e position, Dominique de Villepin en 3e et François Bayrou en 4e, devant Nicolas Sarkozy.
| Risque de "tricherie" ? |
TF1 News : Cette méthode implique que les électeurs soient honnêtes. S'ils décident de voter "excellent" pour leur poulain et "à rejeter" pour les autres, on revient au système classique...
Michel Balinski : Pour commencer, quand les électeurs votent stratégique dans le système actuel, c'est déjà une tricherie : ils ne votent pas pour le candidat qu'ils préfèrent. Nous avons beaucoup travaillé pour trouver un système où une opinion exagérée n'affectait pas le résultat. Et on l'a trouvé. Prenons un exemple : dans notre sondage, Martine Aubry obtenait la mention majoritaire "assez bien". Admettons que je triche en lui attribuant la note "excellent" au lieu de "bien", ce que je pense réellement. Cela ne change rien, elle obtiendra la même mention, "assez bien", puisque sa mention majoritaire est la somme des "excellent", "très bien", "bien" et "assez bien". C'est pareil de l'autre côté du spectre. Ce qui risque de changer, c'est la hiérarchie des candidats. Notre système reste néanmoins très robuste pour éviter une manipulation.
TF1 News : On vous adresse deux reproches. Le FN vous soupçonne de vouloir l'écarter du jeu. D'autres estiment que votre système est une "machine à gaz", peu lisible pour les électeurs.
Pour le Front national, je n'ai rien à répliquer. De toute façon, si Marine Le Pen est rejetée par une majorité d'électeurs avec notre système, elle n'a pas plus de chances d'être élue dans le système actuel. Pour ce qui est du second reproche, une expérience menée à Orsay en 2007 dans trois bureaux de vote le balaie. Après avoir voté, les électeurs venaient participer à notre expérience sur la base du volontariat. 75% d'entre eux s'y sont prêtés, la plupart étaient ravis, ont trouvé ça facile, l'ont fait rapidement. Est-ce difficile à comprendre ? Oui, ça l'est. Comme chaque chose de notre vie moderne, à commencer par payer ses impôts. Et encore, il y a beaucoup plus difficile à comprendre à mon avis.
TF1 News : Espérez-vous voir votre système appliqué prochainement ?
Michel Balinski : Je pense qu'un jour, cette méthode sera appliquée partout, depuis la politique jusqu'aux jurys de patinage artistique. Mais il y a encore beaucoup d'étapes à franchir avant qu'elle ne le soit à la présidentielle. Il faut d'abord en montrer la pertinence. Et pour cela, il faudrait l'expérimenter dans d'autres instances. Une de nos idées serait qu'elle soit utilisée lors des élections des présidents d'université. Si c'est probant, cela fera son chemin dans l'opinion.
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