© INTERNEJean-Pierre Martin est cancérologue à la clinique St-Jean, à Lyon. Appelé à prendre en charge des personnes qui ne guériront pas du cancer, il est souvent confronté au problème du cheminement du patient vers la mort. Il donne à tf1.fr son opinion sur la décision hollandaise de légaliser l'euthanasie.
Tf1.fr : La Hollande vient de légaliser l'euthanasie, une pratique encore condamnée dans les autres pays d'Europe. Que pensez-vous de cette décision ?
Jean-Pierre Martin : C'est une bonne chose, car légiférer sur l'euthanasie permet tout d'abord d'encadrer cette pratique, et d'éviter ainsi les dérapages. L'euthanasie existe en France : du personnel médical, sous la pression d'une famille ou d'une équipe, peut être amené à accélérer le décès d'un patient sous des formes condamnables, comme le suicide assisté ou l'euthanasie passive. Ces choses se passent, et sont scandaleuses. L'euthanasie, si elle doit être pratiquée, doit l'être dans des conditions très strictes, que la loi permet de baliser.
Tf1.fr : Quelles sont ces conditions ?
Il ne s'agit pas d'arrêter une chimiothérapie ou de débrancher une machine : on ne peut pas laisser mourir quelqu'un comme ça, comme une "plante" que l'on n'arroserait plus.
L'euthanasie à laquelle fait référence la loi hollandaise est l'euthanasie active. Ce qui veut dire en premier lieu une euthanasie demandée expressément par un patient pour qui il n'y a plus d'espoir. La demande ne doit pas être faite par des tiers, mais par le malade lui-même. Elle doit même être réitérée, pour être sûr que le choix est assumé. Une autre condition est que le malade soit vraiment dans une situation désespérée, que tout ait été fait : l'euthanasie ne peut être pratiquée que sur un organisme près de s'éteindre.
Ensuite, un médecin doit répondre à cette demande. Il ne s'agit pas d'arrêter une chimiothérapie ou de débrancher une machine : on ne peut pas laisser mourir quelqu'un comme ça, comme une "plante" que l'on n'arroserait plus.
Tf1.fr : Avez-vous été confronté à de telles demandes ?
Oui, mais cela reste exceptionnel. A peine une dizaine de patients en plus de dix ans. Ce qui permet de douter de la bonne foi de cette infirmière qui avait euthanasié "à leur demande" une douzaine de patients en quelques mois.
Tf1.fr : Même balisée , l'euthanasie est-elle moralement acceptable ?
"En France, le corps médical s'accroche encore trop au discours 'la vie est sacrée'"
Si elle est encadrée avec rigueur, oui. Cette initiative hollandaise a ouvert le débat sur ce sujet tabou. Il y en avait besoin. En France règne encore trop une sorte de prétention intellectuelle de la part du corps médical, qui s'accroche au discours "la vie est sacrée". La mort fait partie de la vie, et accompagner vers la mort est une partie de notre métier, autant que de maintenir en vie. Lorsqu'on se trouve face à un malade qui vous explique "je suis allé au bout de mes forces, je me suis battu, délivrez-moi", que l'on sait qu'effectivement le maintenir en vie a tout d'artificiel, n'est-il pas plus raisonnable de satisfaire sa demande ?
Tf1.fr: C'est nier l'utilité des soins palliatifs…
Les Hollandais ont développé les soins palliatifs bien avant nous. S'ils ont décidé de légaliser l'euthanasie, c'est parce qu'ils se sont rendus compte des limites de ces soins. Ils ont raison d'aller au bout des choses, d'accepter l'échec face à la mort. On ne peut pas culpabiliser parce que les gens meurent d'un cancer : le problème existe, ni la morphine, ni la volonté du médecin de garder en vie ne vont l'effacer.
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