© INTERNEL’Amazonie a longtemps fait rêver, depuis les expéditions hallucinées d’Aguirre, le conquistador ébloui par la légende de ses cités perdues, jusqu’aux amateurs de bel canto de l’opéra de Manaus à l’époque du boom du caoutchouc. Cette ultime frontière de l’Amérique pionnière comporte la bonne combinaison d’attraction irrésistible et de répulsion naturelle pour les menaces constantes qu’elle renferme encore : les Etats-Unis, qui avaient commencé à tisser la légende de l’Ouest sauvage, se sont enthousiasmés dès les années 50 pour la forêt impénétrable et ses Indiens, d’abord cruels et insoumis, Jivaros, Chavantes, puis, après 1965, nobles figures de sages botanistes, détenteurs d’un savoir pharmaceutique fabuleux, qui n’a pourtant pas haussé leur espérance moyenne de vie au-delà de l'âge de 30 ans.
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Au fond, ces rivalités étatiques ont eu un effet global plutôt positif en ce qu’elles ont efficacement bloqué les progrès de transformation prométhéens des années 50 : les méfiances réciproques ont donc ralenti la construction de routes transversales, la prospection d’hydrocarbures et les progrès de la navigation marchande. Néanmoins, la faim séculaire de terres des paysans du Nordeste a tout de même trouvé le moyen de s’assouvir partiellement dans des projets grandioses de défrichement et de colonisation agraire, conçus par le grand géopoliticien de l’armée brésilienne, le général Golberry, comme une alternative aux réformes agraires voulues par les travaillistes de Goulart, avant que les militaires n’y mettent bon ordre, en 1964. Ainsi la forêt a-t-elle peu à peu laissé place à la clairière, et la biodiversité recule devant les vastes exploitations agro-industrielles. Le bois est parfois utilisé sans grand discernement, et les Indiens de la forêt sont déracinés, quand des massacres discrets par des prospecteurs violents ne prolongent pas, en pleins XXe et XXIe siècles, les exactions des premiers pionniers, les Bandeirantes, au siècle précédent. Cette chronique de l’une des dernières ruées vers l’Ouest de l’Histoire (le Grand Nord canadien n’a pas tout à fait terminé son cycle et l’Ouest australien pas davantage) intéresserait davantage l’ethnologue et le géographe que le grand public, n’était la globalisation de toutes nos activités, qui viennent subitement de "mondialiser" pour de bon l’espace amazonien.
La lutte, certes lente et hésitante, qui commence à s’instaurer contre l’effet de serre suppose que l’on conserve à tout prix le poumon vert équatorial de la planète, très écorné en Indonésie par la surpopulation et l’exploitation effrénée du bois, maintenu en état précaire en Afrique équatoriale et nettement mieux contrôlé qu’ailleurs en Amérique du Sud, où agissent des Etats de type occidental, parfois dotés - c’est le cas du Brésil - d’une administration éclairée des Eaux et Forêts. A cette demande qui provient des métropoles nanties du nord de la planète, le Brésil social-démocrate du président Cardoso oppose une logique de développement moins brutale que celle des militaires, mais tout aussi ferme sur le fond : si l’air pur et la réduction de CO2 présent dans l’atmosphère sont des objectifs globaux qui ne peuvent être atteints sans la chlorophylle amazonienne, ne faut-il pas la payer à son juste prix ? Et, comme une pure logique de "parc national-mondial", fondée sur la seule subvention, n’est sans doute pas la meilleure, la voie étroite mais praticable qui demeure ouverte est celle d’une activité rémunératrice et contrôlée de la population amazonienne : celle-ci passe par la reconnaissance de la propriété intellectuelle de certaines pharmacopées par les "peuples premiers", indiens, la mise en place d’une déforestation compatible avec l’exploitation du bois, une batterie de subventions agricoles qui oriente la paysannerie vers l’élevage plutôt que vers l’arachide et le cacao.
Rien de tout cela n’est impossible à condition de renoncer aux dogmes stériles du mondialisme de marché et de l’antimondialisme antitechnologique. Le fragile sentier de croissance démocratique, exploré depuis six ans par le président Cardoso, à l’échelle du Brésil tout entier, devrait passer en Amazonie par une politique agricole d’Etat, volontariste et même socialiste, avec préemption de terres par les pouvoirs publics, redistribution de subventions internationales, mais aussi exploitation par le marché mondial, à des prix rémunérateurs, des ressources végétales de la forêt et, dans le même temps, amélioration des routes, des structures urbaines, et, pourquoi pas, modifications génétiques intelligentes qui aident les paysans à ne pas étendre indéfiniment les surfaces agricoles utiles. Voilà pourquoi l’Amazonie, dernier rêve pionnier des Amériques, se transmue peu à peu en premier laboratoire écologique et social du XXIe siècle.
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