© INTERNESophie, 28 ans, est assistante de direction dans une grande société de la région parisienne (1). La semaine dernière, elle a ouvert une enveloppe contenant une poudre suspecte. Pour tf1.fr, elle revient sur une journée riche en émotions.
courrier, j’avais consciencieusement enfilé les gants de latex qui nous avaient été distribués le matin même, par sécurité. Après avoir ouvert quelques enveloppes, je suis allée chercher un document dans un bureau voisin. J’ai enlevé les gants pour ne pas avoir l’air ridicule. Quand je suis revenue à mon bureau, il restait deux lettres encore scellées. Je n’ai pas pris la peine de remettre mes gants. J’ai compris mon erreur quand j’ai décacheté la première avec un coupe-papier. J’ai senti qu’elle contenait comme du sable. Avec un cutter, j’ai écarté les pans de l’enveloppe. A l’intérieur, il y avait de la poudre et un message manuscrit qui disait quelque chose comme : ‘celui qui ouvrira cette lettre mourra’.
L’arrivée des "canaris"
"Sur le moment, je n’ai pas paniqué, je savais qu’il n’y avait pas de cas de la maladie du charbon en France. Je suis allée prévenir mon patron, qui m’a demandé de ne pas bouger de mon bureau. Il a appelé les pompiers de l'entreprise. Deux d’entre eux sont arrivés au bout de vingt minutes. Ils portaient des combinaisons jaunes, avec bonnet, lunettes, masque, gants et bottes. Ils m’ont expliqué ce qui allait se passer, qu’on allait m’emmener à l’hôpital pour procéder à des examens mais qu’il ne fallait pas paniquer car les alertes de ce genre en France s’étaient toutes révélées fausses. J’ai tout de même eu une petite montée d’adrénaline. Dix minutes plus tard, nous avons été rejoints par un médecin du Samu, également habillé d’un équipement de protection. Lui aussi m’a rassuré. ‘Les canaris sont là’, a-t-il plaisanté en désignant les pompiers.
Peur du ridicule
"Il m’a remis un kit de protection, bleu, celui-là, que j’ai enfilé par dessus mes vêtements. Je me suis dit : ‘Avant de mourir, je vais me ridiculiser auprès de tous mes collègues !’ J’ai essayé d’arranger mon bonnet en laissant dépasser quelques mèches de cheveux mais les pompiers ont rapidement remis de l’ordre dans tout ça ! Ils ont mis mon manteau et mon sac dans un sac plastique puis nous sommes sortis du bureau. J’ai réalisé que les bureaux voisins avaient été évacués. Nous sommes sortis de l’immeuble par une porte dérobée qui débouchait directement sur une ambulance. Le passage entre la porte et le véhicule était protégé par une grande bâche.
"Ne vous montrez pas à la fenêtre"
"Les pompiers ont démarré sans savoir où on allait. ‘Ne vous montrez pas à la fenêtre pour éviter de provoquer la panique dans la rue’, m’ont-ils dit. Il faisait très chaud dans cette combinaison. Puis, ils ont reçu un appel radio leur indiquant que l’hôpital Ambroise Paré pouvait nous recevoir. J’ai entendu le conducteur demander à son voisin comment j’étais physiquement… Nous sommes arrivés directement aux urgences. Un infirmier m’a expliqué que j’allais devoir prendre une douche de décontamination et qu’il fallait que je me lave bien, des orteils à la racine des cheveux. Je l’ai suivi. En passant devant une infirmière, il a juste dit : "Anthrax". Elle a fait écarter tout le monde sur mon passage. J’avais un peu honte parce que je croisais des gens qui avaient l’air vraiment malades. Certains criaient après les infirmiers.
"J’avais un de ces looks !"
"Le local douche était vraiment glauque. Du carrelage vert moche. Il y avait juste un pommeau de douche, un flacon et une serviette en papier. Tout était humide. Cela sentait la javel. On m’a remis un sac pour mettre mes vêtements et un sachet dans lequel j’ai placé quelques effets personnels que j’allais garder : clés, carte bleue, chéquier… Après m’être lavée à la Bétadine, qui faisait la peau toute marron, on m’a donné un pyjama bleu immense ! J’ai dû faire un revers au pantalon. A mes pieds nus, j’ai mis des surchaussures en plastique. J’avais les cheveux tout dégoulinants. La serviette en papier, ça n’essuie rien ! J’avais un de ces looks ! On m’a fait asseoir sur un fauteuil roulant dans un couloir. Des infirmiers sympas sont venus me tenir compagnie. Ils m’ont offert de l’eau et une pomme. D’autres râlaient parce qu’on ne pouvait plus circuler dans le couloir. J’ai attendu longtemps. En fait, l’hôpital était en grève…
"Et si ce n’était pas un canular ?"
"Puis j’en ai eu marre, j’ai appelé un docteur qui passait. Il m’a fait un prélèvement dans le nez pour savoir si je n’avais rien inhalé puis il m’a ausculté. ‘Dans les jours qui viennent, si vous détectez quoi que ce soit qui ressemble à une gastro-entérite ou à une grave pneumonie, ou si des tâches noires apparaissent sur votre peau, appelez-nous !’, m’a-t-il dit. Il m’a prescrit un traitement antibiotique de trois jours, à base de Ciflox. Comme l’hôpital était en grève, il n’a pas pu m’en donner ; je suis allée en acheter à la pharmacie le lendemain. Ce sont d’horribles comprimés même pas dragéifiés ! Puis il m’a laissé rentrer chez moi. Ma belle-sœur est venue me chercher. En arrivant devant chez moi, j’ai eu peur de croiser un voisin et qu’il pense que je m’étais échappé de l’asile !
Chez moi, j’ai repris une douche car la Bétadine sent vraiment mauvais. Quand je suis allée me coucher, j’ai eu une bouffée d’angoisse. Je me suis dit : ‘Et si ce n’était pas un canular ?’ Le lendemain, j’ai appelé le bureau. On m’a conseillé de rester chez moi pendant un jour ou deux. Aujourd’hui, j’attends toujours le résultats des analyses. Il paraît qu’en ce moment, les laboratoires sont débordés."
N. B. : Une semaine après cette journée, Sophie a reçu les résultats des analyses : ils sont négatifs.
(1) Le prénom a été changé afin de respecter l’anonymat de la personne interrogée.
photo d'ouverture : AFP
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