Nobel : la polémique française retombe comme un soufflé

Par Matthieu DURAND, le 08 novembre 2001 à 12h28 , mis à jour le 08 novembre 2001 à 12h40

La non attribution du prix Nobel de chimie à Henri Kagan avait provoqué une vive émotion dans la communauté scientifique française. Aujourd’hui, politiques et chercheurs appellent à l’apaisement.

nobel divers culture © INTERNE

Le 10 octobre dernier, le jury du Nobel attribuait son prix de chimie aux chercheurs américains Barry Sharpless et William Knowles et au Japonais Ryoji Noyori pour leurs travaux sur la catalyse asymétrique. Stupeur en France : l’un des principaux "défricheurs" de ce domaine d’étude, le chimiste français Henri Kagan, a été "oublié".

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Certes, le règlement du Nobel limite à trois lauréats l’attribution d’un prix. Et les trois chercheurs récompensés n’ont rien d’usurpateurs : leurs contributions sont reconnues internationalement. Mais Henri Kagan est considéré par beaucoup de ses pairs, français et étrangers, comme le découvreur de la catalyse asymétrique, dès 1971. Le chimiste français a d’ailleurs reçu en janvier 2001 le prix Wolf, moins célèbre que le Nobel mais tout aussi réputé au sein de la communauté scientifique. Une récompense qu’il avait partagée avec Sharpless et Noyori — cette fois-là, Knowles avait alors été "laissé de côté", règle de trois oblige…

Au lendemain de l’annonce des trois "nobélisés", les réactions en faveur de Kagan se multiplient. Après le président de la Société royale de chimie britannique qui exprime son étonnement dans la revue Nature, ce sont les Français qui montent au créneau. François Mathey, président de la Société française de chimie, Robert Corriu, délégué de la section de chimie de l'Académie des sciences, et Jean-Claude Bernier, directeur du département Sciences chimiques du CNRS, rappellent "la contribution extrêmement importante du Prof. Henri B. Kagan à ce domaine majeur de la Chimie moléculaire contemporaine". Le 15 octobre, le ton monte avec la tribune que Didier Astruc, professeur de chimie organique à l’université de Bordeaux-I, publie dans Le Monde. "Le prix Nobel est censé récompenser le premier découvreur plutôt que ceux qui appliquent abondamment" ses idées et ses découvertes, s’emporte-t-il. Et d’accuser les anciens Nobel de chimie américains, qui représentent 80% des Nobel antérieurs, d’avoir pesé sur la décision du jury.

Polémique et apaisement

La polémique prend une tournure politique mardi dernier, lorsque le ministre de la recherche Roger-Gérard Schwartzenberg révèle à la presse qu’il a adressé un courrier à Michaël Sohlman, directeur de la Fondation Nobel. Le ministre français lui fait part de son "étonnement" et de "la légitime déception de la communauté française devant cette situation qu’elle juge très inéquitable". Une initiative jugée "grotesque" par Léon Ghosez, chimiste belge de l’université catholique de Louvain, qui s’exprime dans Libération (7 novembre). Soutenant fermement Kagan, ce dernier en profite pour inciter "la science européenne à mieux faire son travail de promotion". Mêmes propos de la part d’Hubert Curien, président de l’Académie des Sciences. Regrettant "l’oubli" du jury du Nobel, il explique à tf1.fr que les savants français "doivent être plus attentifs à la mise en valeur des meilleurs d’entre eux, comme leurs homologues britanniques et américains". Et d'ajouter : "Ma philosophie, c'est que tous ceux qui obtiennent le Nobel le méritent mais que tous ceux qui le méritent ne l'obtiennent pas nécessairement".

Que pensent de tout cela les quatre chimistes au cœur de l’affaire ? Dans le Libération du 7 novembre, le "nobélisé" Ryoji Noyori avoue son embarras, d’autant qu’il est très ami avec Henri Kagan et qu’il estime que le Français méritait ce prix. Quant à Kagan lui-même, connu pour sa discrétion, il se tait. "Il est très déçu, comme nous tous, mais il ne souhaite pas polémiquer. Il a beaucoup d’admiration pour les trois lauréats", précise à tf1.fr Jean-Claude Fiaud, ancien élève de Kagan et directeur du laboratoire de catalyse moléculaire à l’université d’Orsay, où Kagan dirige le laboratoire de synthèse asymétrique. "Attendons le discours des trois nobélisés lors de la remise de leur prix, en décembre. Peut-être rendront-ils hommage au professeur Kagan ?", dit-il avant d’insister : "Ce qui est important, c’est de montrer que la chimie française a de très bons représentants."

Par Matthieu DURAND le 08 novembre 2001 à 12:28
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