"Il faut prendre des mesures radicales pour sauver la pêche"

Par Matthieu DURAND, le 28 mai 2002 à 12h13 , mis à jour le 28 mai 2002 à 12h20

Certains pêcheurs français remettent en cause la manière de comptabiliser les stocks de poissons, au coeur de la réforme de la politique européenne de la pêche. Benoît Mesnil, chercheur à l’Ifremer, s'en explique et justifie l'adoption de mesures radicales pour préserver les ressources halieutiques.

Les pêcheurs de l'île d'Yeu ont levé leur blocus © Manreo

Benoît Mesnil est chercheur au département des ressources halieutiques de l’Ifremer, à Nantes. Il indique à tf1.fr comment les stocks de poissons sont comptabilisés et pourquoi des mesures radicales sont nécessaires pour les préserver.

tf1.fr : Certains pêcheurs remettent en cause la façon de comptabiliser les stocks de poissons

B. M. : C‘est une entreprise qui n’est pas facile. Il est impossible de dénombrer directement les poissons dans l’eau. Les techniques que la communauté scientifique internationale utilise ne sont pas nombreuses. Elles consistent surtout à reconstituer les stocks à partir des captures de poissons. Il s’agit d’analyser le rendement de pêches des bateaux. Les chiffres, qui ne sont pas toujours fiables, sont fournis par les pêcheurs eux-mêmes. Bien sûr, les scientifiques mettent ensuite ces données en perspective.

tf1.fr : Quel est l’état des ressources halieutiques (1) en Europe, à ce jour ?

Benoît Mesnil : Sans tomber dans le catastrophisme, on peut dire que plusieurs stocks (2) sont en très nette diminution depuis 20 ans. Cela pose le problème de la survie de l’activité de pêche sur ces espèces. Il s’agit notamment de la morue de mer du Nord, dont les stocks représentent 1/3 de ce qu’ils étaient il y a 20 ans, du merlu du golfe de Gascogne, dont les stocks ont diminué de 50%, du merlan de la mer du Nord… Nous avons très peu d’évaluations pour les stocks de Méditerranée. Les pêcheries méditerranéennes arrivent néanmoins à tirer leur épingle du jeu car elles ont adopté une discipline, une modération dans l’effort de pêche.

tf1.fr : A quoi est due cette diminution des stocks ?

B. M. : Même si on ne peut pas écarter les causes naturelles, les pêches sont incontestablement excessives. Comme l’agriculture, la pêche française est entrée depuis l’après-guerre dans un engrenage qui a amené l’intensification de l’activité : les pêcheurs ont investi dans des bateaux de plus en plus performants, donc plus coûteux, qu’il a fallu rentabiliser en augmentant les pêches. Certains pêcheurs rétorquent que le nombre actuel de bateaux est inférieur à celui des années 60 ou 70. Mais aujourd’hui, un navire de pêche artisan de 25 à 30 mètres est considérablement plus performant qu’un bateau de 50m dans les années 60.

tf1.fr : Les techniques de pêches sont-elles aussi en cause ?

B. M. : Je n’aime pas rentrer dans ce jeu-là. L’essence même de la pêche, c’est de tuer du poisson. Tous les types d’engins y contribuent. Ce n’est pas la nature de l’outil qui pose problème, c’est son taux d’utilisation.

tf1.fr : Quelles sont les solutions pour préserver les ressources halieutiques européennes ?

B. M. : L’objectif est de réguler l’intensité de la pêche, la quantité de poissons capturés. Cela passe notamment par le contrôle des captures, la mise en place d’un calendrier de jours de pêche mais aussi de mesures d’aides sur les prix, sur l’investissement… Il s’agit d’un "package" de solutions dont il est difficile de sortir un élément plutôt qu’un autre.

tf1.fr : Pourquoi les pêcheurs ne sont-ils pas plus mobilisés sur la préservation des ressources halieutiques ?

B. M. : En privé, beaucoup d’entre eux reconnaissent qu’il existe un problème. En public, le discours est différent, c’est normal. Même s’ils sont conscients que les ressources vont mal, ils sont d’abord concernés par leurs difficultés économiques. Leur premier souci, c’est de payer leurs traites en fin de mois. Ils voient que les mesures immédiates vont leur poser des problèmes à court terme. Les gens sont effrayés par les coûts immédiats de la protection des ressources. Ce qui explique que les mesures courageuses n’ont pas été prises. Mais l’état des stocks est tel que l’on ne peut plus prendre aujourd’hui que des mesures radicales si l’on veut sauver la pêche.

(1) Ensemble des "produits" tirés de la pêche.
(2) Un stock représente une espèce de poissons liée à une "région" maritime. Ex : la morue de mer du Nord.

e-TF1 n'est aucunement responsable du contenu des sites externes
pour lesquels elle offre des liens.

Par Matthieu DURAND le 28 mai 2002 à 12:13
Envoyer cette page à un ami
Les champs marqués par une étoile * sont obligatoires.
Les derniers articles Sciences
  

Commentaires

Afficher : Les plus récents | Les plus appréciés

      logAudience