L'appel de scientifiques contre le budget de la Recherche 2003

Par Matthieu DURAND, le 06 novembre 2002 à 07h00 , mis à jour le 05 novembre 2002 à 17h55

tf1.fr vous propose l'intégralité de l'appel de chercheurs rédigé par Henri-Edouard Audier et signé par plus de 5.000 scientifiques dont quatre prix Nobel.

Sciences vignette recherche © INTERNE

tf1.fr vous propose ci-dessous l'intégralité de l'appel de chercheurs rédigé par Henri-Edouard Audier et signé par plus de 5.000 scientifiques dont quatre prix Nobel :

Madame, Monsieur

Au moment où l'Assemblée Nationale va examiner le budget 2003 de la Recherche, vous trouverez ci-joint "un appel de scientifiques". Cet appel est actuellement en cours de signature. Nous dépassons aujourd'hui 5000 signatures. Jamais un appel de scientifique n'a eu un tel retentissement, par le nombre et la qualité des signataires.

L'appel de scientifiques

Parmi ces signataires :
- environ 1000 directeurs de labo soit déjà la moitié d'entre eux,
- des chercheurs, enseignants-chercheurs, doctorants et ingénieurs de tous les organismes, de toutes les universités,
- les présidents des Conseils scientifiques du CNRS, de L'INSERM et le président du Comité scientifique de l 'IFREMER,
- la quasi totalité des présidents des sections du Comité National de la Recherche Scientifique,
-  de nombreux présidents de section du CNU et de l'INSERM, des présidents d'université et des doyens,
- 70 membres ou correspondants de l'Académie des Sciences
- 12 professeurs au Collège de France,
- Quatre Nobel(Dausset, Jacob, Charpak et de Gennes), une médaille Field (Yoccoz).

Non pas + 5,3 % mais - 1,3 % pour la recherche

L'annonce faite par le gouvernement d'une croissance de 5,3 % du budget de la recherche n'est pas sérieuse. Il y a, à mon avis, une baisse de 1,3 %. Cette « augmentation » vient plusieurs artifices. Pour atteindre le chiffre flatteur de + 5,3 %, on a ajouté aux  crédits 2003 les « reports 2002 » et notamment plus de 400 millions d'euro venant des EPST, du CNRS plus particulièrement. L'existence de ces « reports » est une contre-vérité. Le dernier Conseil d'Administration du CNRS (29/10/02) a confirmé l'information donnée par Le Monde (01/10/02) : l'an passé, il n'y a eu que 6 % de reports sur la subvention de l'Etat. Et il n'y aura AUCUN report sur la subvention 2002. Les seuls reports réels existants sont des crédits propres des laboratoires provenant de contrats avec l'industrie, l'Europe et les régions.

Historiquement, le pire des budgets pour la recherche et l'enseignement supérieur

- En matière de crédits (CP), ceux-ci baissent de 13 % en moyenne pour les EPST et de près de 6 % pour la recherche universitaire. Je ne détaillerai pas la situation dans chaque organisme aux spécialistes que vous êtes.
- En matière d'emploi, la suppression de 150 emplois de chercheurs statutaires est un acte sans précédent dans l'histoire de la recherche française. Les créations d'emplois d'universitaires sont à l'étiage. Pire, la ministre de la recherche a annoncé que le taux de recrutement pour les années à venir s'établirait à 3 % de l'effectif, contre 4,5 % aujoud'hui. Si une telle politique était appliqué, les effectifs du CNRS s'affaibliraient de plus de 2000 personnes d'ici 2010.

Bien entendu, cela est en contradiction totale avec les promesses du Président de la République faites dans le document « une grande politique de la recherche et de l'innovation ». Dans ce document, que je peux vous faire parvenir, l'insuffisance du plan pluriannuel de l'emploi scientifique est dénoncée avec force tandis qu'est affirmée la nécessité d'atteindre le taux de 3% du PIB pour la recherche avant la fin de la décennie. Si cet engagement avait été tenu, il aurait fallu ouvrir les concours de chercheurs, au CNRS par exemple, avec plus de mille possibilités de recrutement. Si le plan pluriannuel de l'emploi scientifique avait été respecté, on aurait dû ouvrir les concours avec « seulement » 530 possibilités. Ils vont ouvrir en 2003 avec 352 possibilités.

Une rupture des engagements de l'Etat

Plus généralement, par rapport au plan pluriannuel, qui a été tenu dans le budget 2002, il y aura, en 2003, 50 ITA et 275 chercheurs en moins dans les EPST et, par ailleurs, 480 postes de MC et de l'ordre de 500 IATOS de moins dans le budget des universités. En d'autres termes, si on raisonne sur les recrutements au niveau thèse, ce sont mille emplois qui manquent pour recruter nos jeunes docteurs soit de l'ordre de 25 % de moins que l'an passé. C'est un signal fort pour que nos plus brillants étudiants aillent faire leur carrière dans d'autres activités et, surtout, d'autres pays.

Le deuxième renoncement à la parole de l'Etat, les crédits, aura des conséquences très graves. Pour continuer sur l'exemple du CNRS, avec les AP déjà votés en 2001 et 2002 ainsi qu'avec celles prévues en 2003, on aurait du avoir une croissance de l'ordre de 7 % des CP en 2003 ;  et on aura moins 17 %. Cette contradiction rend une crise inévitable, crise qui touchera d'autres organismes, l'INSERM et l'INRA notamment, et qui concernera les deux milles laboratoires, formations et équipes universitaires associées à un organisme, qu'elles soient en sciences de la matière, en sciences de la vie ou en sciences humaines.

Cet appel, ces signatures et cette analyse ont été transmis aux groupes parlementaires. Nous avons bien sur indiquéla demande des scientifiques constitue la dernière partie de « l'appel ». Mais aussi, que tout succès des commissions parlementaires concernées améliorant partiellement la situation actuelle du budget serait apprécié. Par exemple :
- revenir sur la suppression de 150 postes de chercheurs (point le plus important), fut-ce en autorisant les organismes à utiliser 150 emplois en surnombre voire en les autorisant à utiliser une partie des emplois de « post-doc » créés en postes de CR2 ;
- limiter les chutes catastrophiques de crédits dans quelques organismes (CNRS, INSERM, INRA, IRD notamment) en les rapprochant de la croissance zéro;
- créer 200 emplois supplémentaire de MC pour limiter la fuite des cerveaux ;
- indiquer clairement dans le rapport que ce budget ne peut subir de nouvelles amputations en cours d'exercice.

Je vous rappelle que cet appel n'est pas isolé. Le CSRT a émis un avis très critique sur le projet de budget. Le Conseil scientifique du CNRS a voté à l'unanimité une ferme condamnation du projet de budget. Toutes les commissions scientifiques des organismes protestent par une motion lors de leurs réunions.

En vous remerciant d'avance pour l'écho que vous donnerez à cet appel qui, à l'inverse d'une démarche corporatiste, se positionne par rapport à l'avenir du pays, veuillez agréer, Madame, Monsieur, l'expression de mes sentiments cordiaux..

H.E. Audier
Directeur de laboratoire,
Membre du Conseil d'Administration du CNRS
Ex-membre du CSRT

Appel de scientifiques

La recherche scientifique joue un rôle déterminant dans la vie culturelle, sociale et économique d'un pays. Elle conditionne la qualité de l'enseignement supérieur comme le niveau scientifique et intellectuel de la population. Les demandes directement exprimées par la société en matière de recherche sont toujours plus nombreuses, diversifiées et complexes. Y répondre suppose un effort de recherche accru, en particulier dans la recherche publique sur laquelle repose, notamment, le développement et la transmission des connaissances.

Pourtant la France, comme la plupart des pays d'Europe, ne consacre qu'environ 2 % de son Produit Intérieur Brut (PIB) à la recherche alors que les Etats-Unis et le Japon, qui accentuent actuellement leur effort, atteignent ou dépassent déjà les 3 %. C'est sans doute pour cette raison que, répondant à une recommandation de l'Union Européenne, le Président de la République s'est engagé à ce que "la France atteigne 3 % du PIB avant la fin de la décennie". Cet objectif suppose, en volume, une croissance annuelle cumulée de 5 % par an du potentiel de recherche, public et privé, et de l'ordre de 7 % en prenant en compte l'inflation.

C'est donc avec consternation que les soussignés ont appris que le budget civil de la recherche baissera l'an prochain de l'ordre de 3 % en euros constants et que, symbole fort, des emplois de chercheurs seront supprimés. Ils craignent de plus que cette diminution prélude à une période de récession comme la recherche en a déjà connu au cours des dernières décennies, entre 1993 et 1997 en particulier.

Ce coup d'arrêt à la remise à niveau de ces dernières années, au demeurant beaucoup trop lente, aura des conséquences lourdes sur le dynamisme de notre recherche. Elle affaiblira, de plus, l'attractivité de la France vis à vis des chercheurs et étudiants étrangers comme vis à vis des entreprises, quant au choix du site d'implantation de leurs centres de recherche ou de leurs technologies de pointe. Elle aura des conséquences néfastes sur l'efficacité de la recherche industrielle comme sur la formation par la recherche de nos cadres. Bref, par ce choix budgétaire, la France entre amoindrie et à reculons dans l'espace européen de la recherche qui se construit et fragilisera ses coopérations internationales. Il est donc plus que jamais indispensable de donner aux laboratoires un potentiel humain et des moyens compétitifs avec ceux des pays les plus avancés.

Dans un contexte français et européen marqué par la stagnation, voire la diminution, du nombre d'étudiants et de doctorants dans de nombreuses disciplines de base, il faut donner un signal fort, marquant l'intérêt que porte le gouvernement à la recherche et à l'enseignement supérieur, afin d'attirer vers ces métiers les jeunes les plus aptes. Pour ce faire, il conviendrait d'afficher des perspectives de recrutement incitatives, de porter les allocations de thèse à un montant décent et de rendre plus attractives les carrières.

Les soussignés estiment indispensable que le gouvernement, par une programmation pluriannuelle de l'emploi et des moyens de la recherche, donne un contenu concret à l'objectif d'atteindre les 3 % du PIB. Ils demandent qu'une première étape soit franchie en ce sens dès le prochain budget. Pour le moins, ils souhaitent que le gouvernement respecte les précédents engagements, pourtant modestes, que l'Etat avait pris vis à vis de la recherche et de l'enseignement supérieur : plan pluriannuel de l'emploi scientifique, autorisations de programme votées, plans Etat-région.
Par Matthieu DURAND le 06 novembre 2002 à 07:00
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