Euthanasie : une médecin s'interroge

Par Matthieu DURAND, le 26 septembre 2003 à 07h00 , mis à jour le 27 septembre 2003 à 08h10

Marie-Sylvie Richard est chef du service de soins palliatifs à la Maison médicale Jeanne-Garnier, à Paris. Pour tf1.fr, elle revient sur le drame de la famille Humbert et les questions que soulève le débat sur l'euthanasie.

LCI - Les soinsInfirmières dans une chambre d'hôpital © LCI

tf1.fr : Marie Humbert a tenté d'aider son fils à mourir comme il le demandait depuis plusieurs mois. Elle a été placée en garde à vue. Que vous inspire ce drame ?

Marie-Sylvie Richard : Beaucoup de questions. D'abord, qu'a-t-on fait pour ce jeune homme et sa mère depuis décembre dernier (après l'envoi d'une lettre à Jacques Chirac dans laquelle Vincent lui demandait le droit de mourir, NDLR) ? Je suis stupéfaite par la détresse de cette femme. Lui a-t-on proposé une aide psychosociale ? L'a-t-on aidé à trouver un logement près de l'hôpital ? A-t-on étudié la possibilité de rapprocher le malade du domicile familial ? La mère a dit à plusieurs reprises qu'elle allait passer à l'acte. Est-on intervenu pour l'en dissuader ? En six mois, on a rarement entendu l'équipe soignante du centre de Berck s'exprimer sur ce sujet. Attention, je ne porte pas d'accusations, je me pose juste des questions.

tf1.fr : Dans votre service, proposez-vous systématiquement un suivi psychologique de la famille du malade ?

M.-S. R. : Bien sûr. Par expérience, nous savons que lorsque des personnes sont complètement impliquées, elles peuvent facilement "disjoncter". Avec notre réseau d'intervenants, on recherche ensemble différentes possibilités pour rendre plus supportable la situation du patient et de ses proches.

tf1.fr : Fallait-il placer Vincent sous respirateur artificiel après la tentative d'euthanasie ?

M.-S. R. : Je pense que la réanimation a été décidée à cause de la responsabilité de l'établissement, surtout dans le cadre de cette affaire très médiatisée. Qu'aurions-nous fait dans mon service, si un tel événement s'était produit ? Il est certain que les visiteurs n'ont pas à faire n'importe quoi. Y avait-il une alternative à la réanimation pour éliminer le produit qui lui a été injecté ? S'il s'agit bien d'un barbiturique, il n'y a pas d'antidote, ce qui complexifie le problème. On peut intuber et ventiler le malade mais on peut aussi se demander s'il y a lieu de poursuivre ou non la réanimation si celle-ci doit durer.

tf1.fr : Cette affaire risque de relancer le débat sur l'euthanasie en France…

M.-S. R. : Dans notre pays, tout le monde est d'accord pour arrêter la machine (le respirateur artificiel, NDLR) mais lorsque l'on est aux urgences et qu'on annonce à une famille que ce n'est pas la peine de réanimer leur proche qui a été hospitalisé, les personnels soignants doivent souvent subir des réactions violentes. Dernièrement, un patient a fait une complication et la question se posait de savoir si nous devions le réanimer ou pas. Nous avons contacté ses parents qui étaient à l'étranger et qui nous ont dit : "Surtout, vous le traitez !", alors qu'ils avaient toujours dit le contraire. Mais, pour eux, il était inconcevable que leur fils meure en leur absence. Quant à la dépénalisation de l'euthanasie, faut-il changer la loi pour quelques cas personnels ? On a beau m'assurer le contraire, je redoute toujours la "pente glissante". Aux Pays-Bas, l'euthanasie n'est déjà plus réservée aux adultes dont les cas sont désespérés.

tf1.fr : Quel sera l'impact de cette affaire sur les services de soins palliatifs ?

M.-S. R. : Il faut redoubler de vigilance et d'inventivité auprès des familles. Je ressens une grande insécurité de la part des malades et de leurs proches, qui n'hésitent pas à nous demander la nature des produits que l'on met dans les perfusions. Les équipes médicales se posent aussi des questions : il faut prévenir tout dérapage de leur part, en cas de grande fatigue par exemple. Nous devons nous pencher davantage sur toutes ces situations difficiles provoquées par la médecine. La mission de la médecine n'est pas de fabriquer des situations insupportables sous prétexte qu'elle dispose de moyens de haute technologie.

photo : un service de soins palliatifs (LCI)

Par Matthieu DURAND le 26 septembre 2003 à 07:00
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