© ManreoChercheur au CNRS (1) et à l'Inserm, où il dirige l'unité "Neurobiologie et psychiatrie", Bruno Giros est amer et en colère, comme beaucoup de ses collègues travaillant dans des organismes de recherche publics.
tf1.fr : Souffrez-vous de manques de moyens, comme l'affirment les près de 20.000 scientifiques et étudiants qui ont signé la pétition en faveur de la recherche ?
Bruno Giros : Tout à fait. Notre unité avait prévu de réaliser cinq projets de séquençage de gènes sur une centaine de patients atteints de schizophrénie, de troubles bipolaires et de troubles obsessionnels compulsifs. Avec la baisse des budgets en 2003, nous n'avons pu en mener qu'un seul. Nous avions demandé de recruter des ingénieurs : on en a eu aucun. Pour en avoir discuté avec plusieurs collègues, je n'ai jamais vu à la fois une telle indignation et un tel découragement chez les chercheurs.
tf1.fr : Que reprochez-vous au gouvernement ?
B. G. : Une absence totale de vision à moyen et long terme. A chaque fois que Jacques Chirac a été aux affaires, la recherche en a pâti. Le déficit actuel de recrutements va être catastrophique. Or, il faut dix ans pour former un chercheur. L'erreur technocratique de diminuer le numerus clausus en médecine, qui entraîne maintenant une carence dramatique de médecins dans tous les secteurs, n'aura donc pas servi de leçon à ce gouvernement !
Par ailleurs, nous sommes en train de perdre les brevets et les emplois de demain. Déjà, les départements de recherche des groupes pharmaceutiques étrangers quittent notre pays. D'une part, parce qu'ils considèrent que notre tissu universitaire devient insuffisant ; d'autre part, parce qu'ils font moins de bénéfices avec les médicaments.
tf1.fr : Que pensez-vous de l'action de Claudie Haigneré, la ministre de la Recherche ?
B. G. : Après une année pendant laquelle elle s'est familiarisée avec ses nouvelles fonctions, aujourd'hui, elle connaît parfaitement les dossiers mais elle est devenue très "politique" et très "langue de bois". Ce n'est pourtant pas une question de droite ou de gauche. Regardez George Bush. Il a amplifié l'effort de recherche américain. Ce n'est pas un philanthrope. Il sait que cet investissement servira son pays. Et il ne veut pas se faire distancer par la Chine, qui a décidé de combler son retard sur les Etats-Unis dans les dix ans.
tf1.fr : Un effort tout de même très orienté vers le militaire…
B. G. : Dans ce domaine, la France a maintenant des années-lumière de retard sur les Etats-Unis. Les recherches militaires finissent par rejaillir sur le secteur civil. Mais ce n'est pas tout : le budget des NIH (Instituts de la Santé américains, NDLR) a doublé en cinq ans. Pour parler de mon domaine d'activité, les travaux sur la psychiatrie génétique ont bénéficié de centaines de millions d'euros d'investissements aux Etats-Unis contre moins d'un million d'euros en France.
tf1.fr : Claude Allègre a évoqué son possible départ aux Etats-Unis…
B. G. : Il n'est pas le seul à y penser. J'ai commencé à postuler à certains postes aux Etats-Unis. Ce n'est pas pour le salaire, même s'il est trois à quatre fois plus élevé là-bas. Un exemple : mes amis américains peuvent utiliser une carte de crédit professionnelle pour effectuer leurs commandes alors qu'ici le carcan administratif devient de plus en plus pesant et pénalise notre activité de recherche.
tf1.fr : L'Union européenne offre-t-elle une solution face à la crise des recherches nationales ?
B. G. : L'objectif européen est que 3% du PIB soit consacré à la recherche, dont 1% pour la recherche publique et 2% pour le privé. En France, la part du PIB consacré au public s'élève à 1,02-1,03%. Mais une grosse part de ces sommes sont redistribuées au CNES, au CEA, aux DRASS, à l'Anvar (2) et à d'autres organismes, on se demande d'ailleurs pourquoi. La recherche est donc loin de bénéficier réellement de ce 1% du PIB. La situation est extrêmement préoccupante.
tf1.fr : Que pouvez-vous faire, à part signer une pétition ?
B. G. : C'est tout le problème. Si le gouvernement touche aux retraites, un million de personnes descendent dans la rue. Mais pour la recherche, on ne sera pas plus de quelques centaines… On peut aussi démissionner. Ce sont des démissions "administratives", c'est-à-dire que l'on continue à travailler mais on ne prend plus part aux comités d'évaluations et autres instances administratives mis en place par les autorités. Seulement comme il n'y a plus d'évaluations, les travaux sont bloqués et ce sont les chercheurs qui sont pénalisés… Le pays doit se rendre compte que la recherche n'est pas un luxe, elle est notre meilleur investissement.
(1) Il a reçu la médaille d'argent du CNRS en 1996.
(2) respectivement : le Centre national d'études spatiales, le commissariat à l'énergie atomique, les Directions régionales des affaires sociales et l'agence française de l'innovation.
photo : archives TF1
Retour MYTF1
Chargement en cours...



