Légiste : la mort au quotidien

Par Laurence BOURDOULEIX (Plurielles), le 17 janvier 2004 à 07h00 , mis à jour le 16 janvier 2004 à 18h06

Le Professeur Dominique Lecomte dirige l’Institut Médico-légal depuis 15 ans. Elle raconte son quotidien avec l’horreur et la mort dans un livre très émouvant, "Quai des ombres". Rencontre...

Bras du cadavre de Santoni © INTERNE

Rien ne prédestinait Dominique Lecomte à exercer ce métier. Même si, dès sa plus tendre enfance, la construction anatomique du corps humain l’émerveillait déjà : "Petite, je me souviens d’avoir disséqué une souris pour voir comment elle était faite. Durant mes premières années de médecine, j’ai tout de suite beaucoup aimé les cours de dissection et d’anatomie." C’est vraiment une suite d’événements qui m’ont conduite à ce poste. A la fin de ma spécialisation en dermatologie, j’ai décidé de continuer en anatomo-pathologie. C’est une excellente formation pour la médecine légale. J’ai eu l’occasion de travailler pour l’Institut Médico-légal à cette époque. Séduite par le côté recherche dans les affaires criminelles, j’ai passé mon diplôme de médecin légiste."

Médecin légiste, c’est quoi ?

Nombreux sont les gens qui sont terrorisés en imaginant ce qui se passe derrière les murs austères de l’Institut Médico-légal. On y découpe des corps, on les mutile ! Bien sûr, c’est totalement faux. "Il existe des normes européennes pour pratiquer une autopsie", explique Dominique Lecomte. Cela se fait dans le plus grand respect de l’être humain. Près de 3.000 corps arrivent ici chaque année. Les salles d’autopsies sont comme des blocs opératoires. Un légiste doit être hautement spécialisé pour faire "parler" le corps des victimes décédées dans des conditions suspectes (sur la voie publique, dans un hôtel, un parking…). Nous sommes parfois confrontés à l’état déplorables de certains corps (décomposition, démembrement, mutilations). L’analyse des lésions va permettre de découvrir la vérité. Nous arrivons à reconstituer les derniers instants de la victime et le déroulement de la mort. Puis nous recoupons nos informations avec celles des enquêteurs."

Un métier difficile

"Il faut aimer la vie pour pouvoir travailler sur la mort. J’ai la chance d’avoir eu une enfance heureuse, choyée. Cela m’a donné des bases solides pour pratiquer ce métier et côtoyer quotidiennement les noirceurs du monde. J’ai aussi une famille et des amis que j’adore. Quand je quitte mon travail le soir, après avoir autopsié parfois une dizaine de corps, si je rentre en voiture j’écoute Vivaldi, c’est gai et si je rentre à pieds je m’arrête acheter des fleurs jaunes, mes préférées, c’est la lumière du printemps. Il m’arrive d’apporter des dossiers à la maison, mais par respect pour les victimes parfois décédées dans des conditions atroces, je ne parle jamais à mes proches des histoires que je traite. Je les potasse tranquillement en faisant la cuisine.

Si après toutes ces années le professeur Lecomte a appris à se "blinder", elle ne s’habitue pas pour autant à la mort. Elle a eu envie d’écrire un livre pour répondre aux éternelles questions qu’on lui posait sur ce métier si particulier et pas toujours bien compris. "L’image qu’on en donne à travers les séries policières est un peu faussée. Tout est fait dans l’urgence et réglé rapidement. Je trouve qu’à la télé, la mort devient dérisoire car la violence est banalisée."

Humaniser la mort

"Quand je suis arrivée ici, mon premier souci a été d’instaurer le respect des corps. C’est fondamental. Je ne voulais plus voir de corps nus, désarticulés en plein milieu des couloirs. L’Institut Médico-légal était en piteux état, sale, presque insalubre par endroits. Son image était catastrophique. J’ai voulu la redorer un peu. Sans vouloir faire de féminisme, qui peut mieux tenir une maison qu’une femme et cet établissement en est une. Et puis la femme donne la vie et accompagne dans la mort. Elle a un autre regard, elle est peut-être plus attentionnée.

J’ai également souhaité qu’une psychologue nous rejoigne pour accueillir les familles et me soulager un peu. Elles arrivent toujours pour une mort inattendue, parfois suspecte. On n’est jamais préparé à la mort subite d’un être cher. Nous nous devons d’écouter l’autre avec notre cœur."

Dominique Lecomte : Quai des ombres, vingt ans au service des morts, Editions Fayard, 18 €

photo : archives LCI

Par Laurence BOURDOULEIX (Plurielles) le 17 janvier 2004 à 07:00
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