La recherche, un "parcours du combattant"

Par Matthieu DURAND, le 15 janvier 2004 à 07h00 , mis à jour le 15 janvier 2004 à 10h16

Chercheur à l'Inra et représentant syndical, Alain Pointillart explique à tf1.fr ses difficultés pour exercer son métier. Il reconnaît les dysfonctionnements des grands organismes mais défend le rôle de la recherche publique.

légionellose hopital éprouvettes laboratoire © INTERNE

La baisse des crédits, le manque de personnel et le sentiment d'abandon que vivent de nombreux chercheurs français du secteur public, Alain Pointillart connaît. En qualité de secrétaire national de la CGT à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) et parce qu'il dirige, au sein de l'institut, une équipe de dix personnes au laboratoire Nutrition et sécurité alimentaire. Paroles de chercheur.

tf1.fr : Beaucoup de chercheurs, notamment les plus de 6.000 signataires d'une pétition en faveur de la recherche, dénoncent des budgets en baisse et le gel des crédits. Le gouvernement évoque au contraire la croissance des budgets…

Alain Pointillart : C'est un artifice budgétaire. Pour prendre le cas de l'INRA, la croissance du budget 2004 est due au versement par l'Etat des sommes promises pour 2002 ! A l'automne dernier, j'ai dû annuler un essai in vivo avec des porcs pour des raisons de coût. En juillet 2003, j'ai dû interdire à mes collègues d'acheter de leurs poches des cartouches d'encre pour les imprimantes. Et nous avons été à deux doigts de rationner le papier ! Heureusement, certains collègues qui ont obtenu de "gros" contrats, avec des partenaires industriels ou via l'Union européenne, nous prêtent de l'argent… Aucune création d'emploi n'est prévue cette année dans notre unité tandis que 110 postes seront supprimés dans l'institut. Lesquels seront "remplacés" par 92 CDD qui doivent être financés, non pas par le ministère, mais par l'Inra sur son budget. Or, dans les cinq ans à venir, 40% des chercheurs du public vont partir à la retraite sans être remplacés.

tf1.fr : Que pensez-vous du fonctionnement des organismes publics de recherche, qui est parfois montré du doigt ?

A. P. : C'est vrai que tout n'est pas optimal, qu'il n'y a pas de démocratie, ni de décision collective, que le mandarinat existe encore, qu'il y a beaucoup d'inertie mais quand on veut noyer son chien, on l'accuse d'avoir la rage. Le rapport recherche publique-recherche privée n'est pas satisfaisant alors on veut donner moins d'argent au public ! Mais, pour prendre un sujet que je connais bien, quand les industriels du lait subventionnent des laboratoires publics, c'est parce qu'eux-mêmes sont subventionnés par l'Etat avec de l'argent public.
Il faut garder une recherche publique forte parce que si l'on veut un avis indépendant, il ne faut pas dépendre des fonds du privé. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas travailler avec les entreprises. D'autre part, en étant payé par l'Etat, théoriquement, on peut prendre des risques et travailler sur des sujets qui, dans un premier temps, ne rapporteront rien. Mais ce qui n'est pas applicable maintenant le sera peut-être demain. Pendant un moment, la recherche sur les prions était condamnée à l'Inra puis la maladie de la vache folle a éclaté et on a assisté à un virage à 180 degrés. Je suis contre ce fonctionnement à la petite semaine.

tf1.fr : Certains jeunes chercheurs ont témoigné sur tf1.fr de leur difficulté à trouver un travail correctement payé dans le public. Comprenez-vous leur frustration ?

A. P. : Aujourd'hui, entrer dans la recherche publique relève du parcours du combattant. Il faut faire trois ans de thèse, souvent sans être rémunéré, puis effectuer un post doc (post doctorat, NDLR) si possible à l'étranger, ensuite participer à un concours. Si le jeune obtient un poste, il doit alors se contenter d'un salaire peu attractif. Je suis entré à l'INRA en 1971. Aujourd'hui, à 59 ans, je suis directeur 2e classe et mon salaire de décembre s'élevait à 25.000 francs, dont 1.000 francs de prime. Je déconseille aux jeunes de faire de la recherche. C'est un beau métier mais qui ne paie pas.

A la suite de certaines réactions d'internautes, Alain Pointillart a tenu a porter la précision suivante : "si j'ai déconseillé aux jeunes de rentrer dans la recherche, mes propos étaient bien sûr à prendre au second degré. Je pense que cette interview démontre que je défends le rôle de la recherche publique et qu'être chercheur constitue encore une des vocations possibles pour contribuer positivement au développement de la société".

"Redonner confiance à la recherche française"

Les présidents de commissions de l'Inserm ont adressé mercredi une lettre ouverte à leurs autorités de tutelle, à savoir le Premier ministre, la ministre de la Recherche et le ministre de la Santé. Un texte signé par "tous les présidents et vice-présidents des commissions scientifiques" de l'Institut. "Nous sommes très inquiets et préoccupés par la diminution des crédits de recherche et celle du nombre de postes offerts aux jeunes chercheurs et nous ne comprenons pas les arbitrages budgétaires de votre gouvernement", indiquent les signataires. La lettre rappelle que le président de la République et le gouvernement ont fait de la recherche "une priorité nationale" et que les travaux de l'Inserm "ont contribué de façon remarquable à l'amélioration de la santé des Français". Aussi les chercheurs appellent-ils leurs autorités de tutelle à "redonner confiance à la recherche française" en "permettant aux organismes publics de recherche de retrouver de toute urgence des budgets dignes des enjeux auxquels [ils font] face [et] d'assurer le recrutement des jeunes talents [qu'ils ont] formés".
Selon Alain Pointillart, une manifestation en défense de la recherche publique se déroulera le 29 janvier à Paris, à l'appel de toutes les organisations syndicales des organismes de recherche et des organisations étudiantes.

photo : archives TF1

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Par Matthieu DURAND le 15 janvier 2004 à 07:00
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