© INTERNE"Maniaco-dépressif depuis 1972, j'en ai fait des conneries. J'ai acheté un aspirateur 30 000 francs, traversé Paris en vélo la nuit pour aller voir les putains, et même volé quelques heures une voiture de police", raconte dignement un vieux monsieur. Rires dans l'assistance mais sans moquerie. L'atmosphère est détendue, les regards complices. "Ici, on n'a pas peur de parler. Chacun se sent concerné par les récits car ça peut être les nôtres demain", explique Vincent, un jeune ingénieur qui vient pour la deuxième fois.
Le jeudi soir, la salle en face de l'hôpital St-Anne est comble. Les derniers arrivés sont assis par terre, certains le cahier sur les genoux. Et l'ambiance est studieuse dans ce qui pourrait être un cours de médecine. Mais ici, point d'étudiants. Simplement des hommes et des femmes qui souhaitent apprendre à vivre avec leur maladie : le trouble bipolaire, appelé autrefois psychose maniaco-dépressive.
"On est hyper chiant pour l'entourage"
"Peux-tu nous parler de tes premières crises, de tes premières sensations ?", demande le docteur Christian Gay à Jean-Alain, patient devenu complice de ces "rencontres du jeudi". "On commence par perdre le sommeil. Puis on devient suractif et euphorique. Mais on est hyper chiant pour l'entourage..." Sans gêne, ni fausse pudeur, chacun essaie de faire partager son expérience sur un trouble encore mal connu.
Autant d'individus, autant de ressentis face à une maladie qui voit alterner phases maniaques et dépressions. "Moi, je ne peux pas accepter ce que vient de dire monsieur, affirme d'une voix émue Sylvie ; ça fait cinq ans que je ne peux plus bosser et si j'avais une deuxième vie, je la souhaiterais normale". Applaudissements dans la salle. Cette jeune fille réagit aux propos de Jean-Alain qui vient d'expliquer certains "bons" côtés de la maladie. Le Dr Gay reprend la parole : "si on organise ces réunions, madame, c'est pour informer sur un trouble qui fait de gros dégâts, même si certaines anecdotes peuvent détendre un peu l'atmosphère".
"Doit-on dire aux autre qu'on est malade ?"
Aux côtés des malades, des proches souhaitent comprendre la vie particulière d'un parent. "Sans ces rencontres, je serais perdue. La famille de mon mari ne comprend rien à ce qui lui arrive et c'est moi qui passe pour une folle" explique Corinne qui aimerait bien en finir avec les tabous des maladies psychiques, souvent dissimulées en "secrets de famille". 
Le Dr Christian Gay (DR).
Arpentant l'estrade pendant deux heures, le Dr Gay se veut aussi pédagogue que rigoureux. "Honnêtement, je ne peux pas vous répondre sur ce point, le cerveau est encore très mal connu, vous savez". Médicaments, thérapies, effets sur la sexualité, tout est abordé. "Doit-on dire aux autres qu'on est malade ?" interroge un étudiant. Murmures dans l'assistance, chacun ayant un avis sur la question. "Ce mot a peut-être quelque chose de définitif. Dire simplement qu'on a une maladie mais que l'on se soigne, comme le font par exemple les diabétiques, c'est déjà différent, non ?", explique le psychiatre. Rassuré, l'étudiant acquiesce.
"Allez, peut-être une dernière question ?" Plusieurs doigts se lèvent mais il est déjà 22h30. "Notre docteur, il faut le protéger car il pourrait répondre encore des heures, c'est un passionné", confie l'un des pionniers de ces réunions.
La salle se vide mais certains lui volent encore quelques minutes. Il répond à chacun, sans jamais regarder sa montre. Pour d'autres, la soirée se finit dans un café voisin, autour d'un verre. "Il faut bien se détendre après les cours du soir", plaisante un couple qui ne manquerait pour rien au monde ces "rencontres du jeudi".
Christan Gay est l'auteur de "Vivre avec des hauts et des bas" (Hachette)
photo : archives (DR)
Retour MYTF1
Chargement en cours...




