Sur la piste des météorites en Antarctique

Par Matthieu DURAND, le 19 mars 2004 à 07h00 , mis à jour le 19 mars 2004 à 16h59

Dossier : Missions polaires

Le chercheur français Pierre Rochette est revenu d'une mission en Antarctique où il a collecté des milliers d'objets extraterrestres. Une aventure scientifique et humaine qu'il a consignée dans un carnet de bord. tf1.fr vous propose de suivre ses traces sur le continent blanc.

météorite glace banquise antarctique pôle sud DR : Pierre Rochette © INTERNE

Professeur de géophysique au Centre de recherche en géosciences de l'environnement (CNRS/université d'Aix-Marseille 3), Pierre Rochette a séjourné plus d'un mois en Antarctique pour y collecter des météorites, dans le cadre d'une mission organisée par le Programme italien de recherche en Antarctique (PNRA).

L'étude de ces roches célestes "constitue la seule façon de comprendre l'histoire du système solaire" et donc "ce qui s'est passé avant la formation des planètes", explique le scientifique à tf1.fr. Le pôle Sud ne reçoit pas plus de météorites que d'autres régions terrestres mais celles-ci "s'accumulent au fil du temps sans disparaître ; elles restent accessibles et pas trop altérées", précise Pierre Rochette.

Bilan de la collecte : 125 météorites pesant au total 5,5 kilos et plusieurs milliers de micro-météorites (dont la taille ne dépasse pas le millimètre) ont été ramenées en France et en Italie. L'analyse des échantillons et des mesures effectuées sur place est en cours. Les résultats ne seront pas connus avant au moins six mois. Entre temps, le scientifique tentera de valoriser les techniques de mesures magnétiques employées sur place en répondant à un appel d'offres de la NASA pour la mise au point… d'un robot martien.

Pendant son séjour polaire (cliquer ici pour découvrir quelques photos de la mission), Pierre Rochette a tenu un carnet de bord, qu'il adressait régulièrement par emails à ses proches. tf1.fr vous en propose les principaux extraits :

30 novembre, Marignane
Premier décollage d'une longue série... 42 heures et trois transits plus tard, me voici dans l'antichambre de l'Antarctique : Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Je n'ai aucun mal à tenir debout : Eurêka, la Terre est ronde ! Malgré le printemps finissant, il fait un maigre 15°C venteux. La boussole indique toujours le Nord mais elle ne sait pas que le champ magnétique, au lieu de pointer de 60 degrés vers le bas, pointe de 60 degrés vers le haut.

3 décembre, Christchurch


"La base, entourée de
buttes de granites,
évoque un porte-avion"

 

Nous décollons du terminal Antarctique, entassés à cinquante dans la soute d'un Hercule C130 (4 hélices), au milieu de plusieurs tonnes de bagages et de nourriture. Sept heures plus tard, nous nous posons comme une plume sur la neige damée, à 500 mètres de la base italienne de Baia Terra Nova. Contents de nous extraire de cette boîte de sardines assourdissante. Le ciel uniformément gris et bas nous empêche de voir que le soleil nous tourne autour 24h sur 24. La moitié de l'horizon est à l'infini une vaste plaine blanche.
La base, entourée de buttes de granites, évoque un porte-avion : structure métallique à deux étages, cabines exiguës pour 4 personnes et autres cabines techniques un peu partout où une centaine de personnes s'affairent. Les "tee-shirt sandales" (ceux qui ne sortent pas) croisent les "chaussures combinaisons". Beaucoup de bruit en permanence : générateur, soufflerie, messages de la salle de contrôle, hélicos, engins qui déplacent les containers... L'ambiance est très sympa même si nous sommes très serrés. Le chef est très bon et on mange comme en Italie : pasta, pizza, prosecco et merlot piémontais à volonté.

8 décembre, Baia Terra Nova
Quatre hélicos nous emmènent, le guide militaire Paolo, les scientifiques Luigi, Natale et moi, avec nos quatre motoneiges, notre matériel de camping, 300 kg de nourriture... Direction les champs de météorites.

Cliquez sur la page 2 pour découvrir la suite du carnet de bord


16 décembre, Miller Butte
Neuf jours que nous sommes à pied d'œuvre. Le site est décevant : seulement quatre météorites retrouvées. Pour me remettre d'une cheville foulée hier à cause d'une bosse traîtresse, je reste seul au camp : une "pomme" en fibres de verre de 15 m2 au sol, où nous mangeons, nous nous réchauffons (poêle à gaz) et passons le mauvais temps ; deux grandes tentes où nous dormons et, grand luxe, une petite tente délabrée servant de WC — le Traité Antarctique stipule que nos déchets organiques doivent être rapportés à la base pour traitement. Petit village au milieu d'un panorama inouï, qui me laisse bouche bée à chaque sortie.
Température dehors : entre -25° et -8°C. Le vent, voilà l'ennemi, qui congèle le moindre bout de peau laissé accessible. Dans les tentes, on tourne entre -5° et -15°C tandis que dans la "pomme", cela peut monter à 20° quasiment. Mais tout recongèle en notre absence quand le gaz est fermé. 19h, j'entends rentrer les trois motoneiges, les chameaux de notre désert. Je dois préparer le dîner, c'est mon tour.

20 décembre, Johanessen Nunatak
Arrivés en hélicos le 17. Le lendemain, nous tombons sur trois beaux fragments de météorites. Pendant que Luigi établit leur "état civil", je sors mes jumelles et m'étrangle : "il y en a une d'un kilo !!!". En tout, une dizaine de fragments épars sur la glace, pour un total de 3 kilos.

27 décembre, Frontier Mountain


"Quatre jours que
le vent nous bloque.
Dur, dur"

 

Quatre jours que le vent nous bloque. Dur, dur. J'ai appris la belote aux Italiens pour changer. On n'a plus ni radio, ni ordinateur car le filtre à air du groupe électrogène s'est rempli de neige. Le groupe tient le coup malgré quelques pointes d'exaspération... Enfin la patience paie et ce matin, trois hélicos sont arrivés de la base et nous ont déposé à Frontier Mountain, où les expéditions précédentes ont trouvé 500 météorites. On a eu le droit à un maillot neuf chacun et des vivres incluant gâteau de Noël, spumante et grappa pour nous consoler de pas être de la fête à la base.
Pour me détendre à la fin du montage du nouveau camp, je fais 50 mètres sur la glace autour des tentes et trouve une météorite d'un type ultra-rare ! Début en fanfare donc, devant une paroi de granite fabuleuse, qui culmine à 2800 m. Ce dernier camp est le meilleur. En tout 100 météorites, petites, parfois moins grosses qu'un noyau d'olive. Cerise sur le gâteau du 31 : un tour en hélico sur la cime de Frontier Mountain, où je trouve sur une dalle de granite un nid de micrométéorites (de la poudre magnétique), grâce à mon bâton magique (détecteur).
Le réveillon se passe joyeusement dans la tente spacieuse et chauffée d'un groupe de géologues qui s'est joint à nous. Le foie gras ardéchois est bien apprécié, ainsi que ma bouteille de champagne (décongelée).

4 janvier, Baia Terra Nova
Retour à la base vers 19h. Déchargement des hélicos, première douche depuis 27 jours, repas de produits frais puis emails. La mission a été un grand succès : plus de 120 météorites retrouvées, des mesures magnétiques réussies et une expérience fabuleuse en très bonne compagnie. Le moral est au beau fixe mais je suis épuisé physiquement. Le lit m'attend, sans craintes que ma respiration ne me retombe en neige sur le nez comme j'en avais pris l'habitude !

7 janvier, Baia Terra Nova
Nous lyophilisons et étiquetons nos météorites et autres échantillons. La mer bleue occupe maintenant une grande partie du panorama. Des troupes de manchots se dandinent sur les restes de banquise. La lune s'est montrée discrètement ces derniers jours.
Il neige. Je me prépare à aller a la "pizza party" du samedi soir. Départ pour la base américaine le 12 ou le 13. Pour le retour à Marignane, je suis sur liste d'attente. Arrivée prévue le 15 ou le 16.

photo : Pierre Rochette

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Par Matthieu DURAND le 19 mars 2004 à 07:00
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