© INTERNELa guerre a-t-elle changé de formes ? Comment aujourd'hui penser les conflits, la paix, la sécurité ? Interview de Danielle Domergue-Cloarec, professeur d'histoire contemporaine et directeur de recherche au CNRS (Esid-université de Montpellier III), qui vient de co-diriger un ouvrage collectif sur le sujet (1).
CNRS Thema : Quel intérêt y a-t-il à étudier les conflits qui déchirent la planète depuis 1947 ? Tout a déjà été dit et la guerre reste la guerre, n'est-ce pas ?
Danielle Domergue-Cloarec : Un historien ne prétendra jamais que "tout a été dit" ! L'ouverture des archives permet de réviser certaines approches et l'étude sur le long terme d'appréhender les tendances lourdes et de voir ce qui est réellement nouveau ou non.
CNRS Thema : Il y a, dites-vous, un "avant" et un "après guerre froide". Quelles nouveautés majeures sont apparues depuis l'effondrement du bloc soviétique ?
D. D.-C. : Pendant la guerre froide, les grandes puissances ont fait la guerre par procuration et gelé les micro-conflits. Il n'en a plus été de même après et, d'une guerre "entre États", on est passé à une guerre "sans États" où les combattants, imperméables à toute règle du droit de la guerre, développent une violence hors normes dont l'objectif principal n'est pas la négociation, mais l'extermination de l'Autre. Le combat, d'autre part, est non conventionnel : la panoplie de l'armement va de la machette aux armes de destructions massives. Ces conflits dits de "basse intensité" (parce qu'ils ne remettent pas en cause les relations internationales) présentent un coût humain très élevé.
CNRS Thema : À quoi correspond la "privatisation" grandissante des conflits ?
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D. D.-C. : Les pays recourent au mercenariat quand ils ont des intérêts à défendre et qu'il est délicat d'employer l'armée régulière, ou quand ils considèrent que leurs troupes pâtissent d'un déficit de professionnalisation. Autrefois à leur compte, les mercenaires sont aujourd'hui recrutés par des entreprises privées. Ils assurent des services de sécurité, des missions de conseil, d'encadrement et d'assistance militaire, et interviennent sur tous les théâtres des conflits. Il faut noter, à partir des années 1980, un nouveau type de mercenariat : le mercenariat islamique.
CNRS Thema : La gestion des futurs conflits va-t-elle obliger l'ONU et l'OTAN à se réorganiser ?
D. D.-C. : Destinée, au départ, à empêcher les conflits, l'ONU est devenue une agence de leurs règlements. Il lui a fallu surmonter le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des États inscrit dans sa charte. Aux opérations classiques de maintien de la paix, se sont ajoutées celles de rétablissement, de consolidation et, parfois, d'imposition de la paix. L'ONU a dû adapter ses outils et même "sous-traiter" par le biais d'interventions sous reconnaissance onusienne. Aujourd'hui, elle préfère intervenir en amont et en aval, en laissant les phases intermédiaires à d'autres comme les organisations à vocation régionale. Il lui faudra sans doute envisager de se réorganiser. Tout comme l'OTAN, compte tenu de son élargissement, de la mise en place d'une future défense européenne et de menaces très différentes de celles du passé.
photo : archives TF1
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