Guerre : les chimistes déposent les armes... sales

Par Matthieu DURAND, le 18 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 18 mai 2004 à 15h51

Les chercheurs ne créent plus d’armes chimiques, ils les détruisent. Et ils participent à la lutte contre le bioterrorisme. Explications du professeur Armand Lattes, président de la Société française de chimie.

Pictos chimiques (DR) © e-TF1

Armand Lattes est professeur émérite de chimie à l’université Paul Sabatier-Toulouse III, où il dirige une unité de recherche du CNRS. Président de la Société française de chimie, il était également à la tête du Conseil scientifique de défense chimique et biologique (CSDCB) entre 1994 et 1998.

tf1.fr : Il y a encore quelques années, les scientifiques mettaient au point des armes chimiques. Désormais, ils oeuvrent à les détruire…

Armand Lattes : La convention internationale sur les armes chimiques impose leur destruction d’ici à 2007. Il en reste 40.000 tonnes en Russie, 30.000 aux Etats-Unis et de 400 à 1.000 tonnes en France, essentiellement des dérivés d’ypérite, le gaz moutarde, datant de la Première guerre mondiale (1). En collaboration avec les militaires français, américains et de l’Otan ainsi qu’avec des universitaires russes et algériens, j’ai mis au point des méthodes de destruction de ce type d’armes et de décontamination des sites où elles ont été expérimentées ou stockées. Une usine de décontamination et de destruction de munitions chimiques sera ainsi opérationnelle en 2007, à Mailly dans l’Aube.

tf1.fr : Lorsqu’un chercheur travaille dans le domaine militaire, lui est-il possible de renoncer à certains travaux pour raison éthique ?

A. L. : C’est au scientifique de peser le pour et le contre avant d’accepter un travail. J’avais été contacté pour élaborer un revêtement plastique destiné à équiper un avion furtif : un des ingénieurs de mon équipe a refusé de prendre part à ces recherches. Il était tout à fait dans son droit et je ne lui en ai pas tenu rigueur. Une autre question se pose : si l’on découvre un produit qui peut être dangereux ou létal, faut-il en avertir la communauté scientifique dans les revues spécialisées ou ne pas en parler ? Dans le premier cas, on risque d’attirer l’attention de gens mal intentionnés ; dans l’autre, on dissimule des informations importantes pour les chercheurs. Pour ma part, j’opte pour une publication accompagnée d’un mise en garde.


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tf1.fr : Aujourd’hui, quelles sont les applications de la recherche chimique dans le domaine militaire ?

A. L. : Face aux risques d’attaques terroristes, les chercheurs s’attachent à élaborer des capteurs de produits chimiques dangereux : il faut que ces systèmes de détection soient bon marché et puissent fonctionner dans des lieux de rassemblements importants. Il faut aussi créer un réseau d’analyse rapide des données collectées par ces capteurs, c’est d’ailleurs bien fait en région parisienne. Restent enfin les recherches sur les produits de décontamination ou de traitement des personnes contaminées. Les premiers anti-cancéreux ont été créés à partir de traitements contre l’ypérite.

Par ailleurs, les formules des pesticides sont très voisines de celles des armes chimiques. Les méthodes de décontamination peuvent donc servir dans les deux cas. D’autres applications chimiques intéressent les militaires, comme la mise au point de polymères évitant la réflexion pour les avions furtifs. Les Américains ont même mis au point une bombe à odeur : elle n’est pas létale mais très dissuasive !

(1) Entre 1914 et 1918, "près de 66 millions de munitions ont été tirés par l'ensemble des belligérants, dont 2/3 (soit 44 millions) sur le territoire français, selon un document du ministère de la Défense. On estime qu'entre 2 à 10% de ces munitions n'ont pas fonctionné et sont donc à trouver et à détruire". Chaque année, 25 tonnes de munitions sont ainsi découvertes en France.

photo : DR

Par Matthieu DURAND le 18 mai 2004 à 07:00
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