"Les massacreurs sont souvent terriblement normaux"

Par Propos recueillis par Léonard VINCENT, le 18 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 18 mai 2004 à 10h36

Par quel mécanisme des êtres humains deviennent-ils ces "monstres" à l'œuvre dans les guerres ? Jacques Sémelin, directeur de recherche au CNRS-CERI, se penche sur les violences extrêmes et le processus mental qui fait le terreau des massacres.

irak otage américain nicolas berg entour © INTERNE

Directeur de recherche au CNRS-CERI (Centre d'études et de recherches internationales-Institut d'études politiques de Paris), Jacques Sémelin s'intéresse à "ce qui préforme l'acte de massacrer". Auteur de "La non-violence expliquée à mes filles" (Le Seuil, 2000), il éclaire pour tf1.fr le "processus mental visant à détruire l'Autre" qui soutient toutes les guerres.

tf1.fr — Pour un scientifique, comment décrire l'extrême violence des "massacreurs" du Rwanda ou d'ailleurs ?

Jacques SEMELIN — Bien sûr, on massacre dans le but d'atteindre des objectifs politiques ou économiques, comme la conquête du pouvoir, d'un territoire, ou le désir de se maintenir au pouvoir. Mais pas seulement.

Le massacre a quelque chose de sidérant pour qui l'observe. Les médias et les ONG ont d'ailleurs une tendance naturelle à mettre en relief le caractère stupéfiant des crimes de masse. L'ennemi est d'abord, pour le tueur, quelqu'un de radicalement différent de lui-même. Il sera affublé, par exemple, d'attributs d'animaux. Il sera également investi d'une sorte de toute-puissance surnaturelle, qui justifie le fait de le détruire. Il existe aussi une dimension paranoïaque de cet Autre, qui représente la figure du Mal, du Diable ou de Satan, etc.

Réfléchir sur le massacre, c'est donc prendre en compte ces deux éléments à la fois : le rationnel et l'irrationnel. Le rôle des chercheurs est de remettre de la rationalité dans ce qui, au premier abord, semble relever de la folie. C'est ce que j'appelle "la rationalité délirante".

tf1.fr — Avant que des massacres n'éclatent, n'existe-t-il pas un moment où se contruit d'abord un "climat", qui nourrit la guerre à venir de mots et de discours ?

J.S. — Cette troisième dimension est à mes yeux la plus importante : le rôle joué par l'imaginaire. Si l'on en reste à l'aspect délirant des massacres, on en vient à la conclusion simpliste qui consiste à dire : "Ce sont des fous". Mais ce qui est très dérangeant est que les massacreurs sont en grande majorité terriblement normaux. Pour comprendre les massacres, il faut commencer par réfléchir à l'imaginaire qui les nourrit. Cela passe d'une part par la propagande. "Ils" ont perpétré des massacres chez nous, nous pouvons donc leur faire la même chose. Or, ces accusations ne sont pas nécessairement fausses. En Bosnie, par exemple, les Serbes justifiaient les massacres des Croates en se référant aux massacres réels de la Seconde guerre mondiale. Ce qui est constant, c'est qu'un imaginaire de peur se met alors en branle, qui vient motiver les massacres à venir.

tf1.fr — Les intellectuels jouent donc un rôle crucial dans l'éducation des massacreurs...

J.S. — Ce qui est sûr, c'est que lorsqu'une société est traumatisée, ce genre de mécanisme se déclenche. A ce moment, la rumeur joue un rôle considérable. "On dit qu'ils ont fait ceci ou cela" est alors une phrase clé. Le climat propice aux massacres se construit par le bas.


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Dans ce contexte, des intellectuels, des journalistes, des universitaires, des hommes politiques, des religieux — bref, des hommes de parole — disent : "Si nous avons des problèmes, c'est à cause de 'ces gens-là'". On catégorise une population interne ou externe, qu'on va commencer à qualifier de suspecte, voire d'ennemie. Il s'agit donc de se débarrasser de ces "gens" pour retrouver la sécurité. Alors, l'alternative est soit l'éradication pure et simple de cette population qui est "d'un autre sang" ou d'une autre couleur, soit la soumission. La soumission consiste à se dire qu'éliminer quelques éléments d'une population créera un tel climat de terreur que tout le monde marchera au pas.

Ainsi, on tue d'abord avec des mots. Les intellectuels construisent des cadres mentaux à l'intérieur desquels le meurtre de masse devient possible. Mais les mots ne suffisent pas. Il faut un contexte politique, dramatisé, avec une opinion préparée.

tf1.fr — Existe-t-il des systématismes dans les massacres guerriers, des actes symboliques propres à tous les massacres d'humains entre eux ?

J.S. — Il est à la fois facile et difficile de détruire un être humain qui nous ressemble. Ce n'est possible que si, au-delà des mots qui déshumanisent, il existe aussi des gestes. Pour se convaincre qu'il n'a pas affaire à un être humain, "l'exécutant" va faire en sorte que "l'exécuté" n'ait plus face humaine. Dans les pelotons d'exécution, soit on bande les yeux des condamnés pour ne plus voir leur visage, soit on les exécute de dos. Les nazis fusillaient des lignes de victimes de dos, face à des fosses déjà creusées. En Algérie et en Bosnie, on faisait s'agenouiller la victime avant de l'égorger de dos, comme un animal. L'assassinat de Nicholas Berg en Irak ou de Daniel Pearl au Pakistan sont des décapitations face à la caméra, mais dos aux assassins. Les techniques de la ferme sont alors utilisées pour massacrer des êtres humains, rabaissés au niveau des animaux, sans visage et sans regard.

tf1.fr — S'ils peuvent tenir un rôle complice dans leur élaboration, les intellectuels peuvent-ils jouer, à l'inverse, un rôle crucial dans la prévention des massacres ?

J.S. — Je suis de plus en plus pessimiste à ce sujet. On n'apprend rien de l'Histoire. Dans les années 70, le sociologue américain Philip G. Zimbardo a fait une expérience qui mettait en présence des étudiants en situation carcérale. Les uns étaient les prisonniers, les autres les gardiens. Au bout de cinq ou six jours, la situation s'est totalement dégradée. Au point que les étudiants-prisonniers se comportaient de plus en plus comme des victimes et que les étudiants-gardiens commençaient à recouvrir les têtes des prisonniers avec un sac et à les forcer à des postures sexuelles humiliantes…

La seule chose que l'on puisse faire, c'est favoriser les intellectuels qui contredisent les discours simplistes. Quand des intellectuels musulmans montrent que la lecture du Coran n'induit pas la lecture radicale que certains défendent, il faut les encourager et les aider. Ce sont des intellectuels "antidote". Sinon, nous n'avons pas d'autre choix que l'intervention, où il s'agit de se placer entre deux discours vengeurs et guerriers, sans prendre parti pour l'un ou l'autre belligérant, et les séparer. Mais la communauté internationale le fait très rarement. La manière dont les Nations unies sont organisées aujourd'hui ne le permet pas.

photo : L'Américain Nicholas Berg et ses assassins avant son exécution (LCI)

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Par Propos recueillis par Léonard VINCENT le 18 mai 2004 à 07:00
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