Retrouvailles américano-allemandes à Omaha Beach

Par Matthieu DURAND, le 21 mai 2004 à 07h00 , mis à jour le 01 juin 2004 à 11h19

Le réalisateur Rodolphe Rutman a filmé le témoignage d’un G.I. et d’un soldat allemand qui se sont combattus sur la plage normande, le 6 juin 1944. Soixante ans plus tard, ils se rencontrent enfin. Un documentaire émouvant que diffuse la chaîne Odyssée le 6 juin.

destins croisés franz kenneth documentaire Rodolphe RUTMAN ACCAAN © INTERNE

Sur l’immense plage déserte, les deux hommes s’avancent l’un vers l’autre. Le poids des années et l’émotion rend leur démarche vacillante. Kenneth l’Américain et Franz l’Allemand vont se rencontrer, à Omaha Beach, en Normandie, soixante ans après s’y être affrontés. Un moment intense que Rodolphe Rutman a filmé dans Destins croisés, un documentaire empreint d’émotion que la chaîne Odyssée diffusera le dimanche 6 juin à 18 heures (1).

L’insouciance


Kenneth regarde passer un camion
de l'armée américaine datant de 1944
mais parfaitement restauré
(photo extraite de Destins croisés
de R. Rutman, ACCAAN).
Avant de se serrer la main pour la première fois, les deux hommes racontent en parallèle leur parcours individuel. Tous deux revêtent l’uniforme très jeune : après le bac pour Kenneth, à 17 ans pour Franz. Nous sommes en 1943. Le premier quitte Minneapolis pour l’Angleterre à l’occasion de son "premier voyage à l’étranger". Le second, originaire de Westphalie, est envoyé en France. De chaque côté de la Manche, chacun prend du bon temps : "En France, nous nous sentons comme des dieux", écrit Franz à ses parents. "Le coin était très calme, se souvient pour sa part Kenneth. S’il y avait du bruit, c’est nous qui le faisions !"

Mais la guerre reprend ses droits. L’un et l’autre sont gonflés à bloc par la visite de leur chef respectif : Rommel et Eisenhower. Puis, le 5 juin, Kenneth prend la mer. Direction : la Normandie. "La nuit sur le bateau était une nuit d’angoisse", indique-t-il. La peur, Franz la ressentira le lendemain matin. "Les gars, ils arrivent ! levez-vous ! dehors !", lui crie un compagnon. Il se précipite à sa position, pilonnée par les bombardiers alliés. La brume se lève, les navires apparaissent "comme pour une parade". "Ils sont trop nombreux, on ne peut pas se défendre contre eux", pense alors l’Allemand, qui se met à prier.

L’affrontement

Vers 6 heures du matin, les canons des bateaux arrêtent de tirer, les barges affluent vers le rivage. Kenneth a le mal de mer. A 800 mètres de la côte, "on s’est rendu compte qu’on nous tirait dessus". La mer est retirée. Les deux premières vagues d’assaut sont balayées par l’artillerie allemande. "C’était dur de voir toujours plus de soldats ennemis se jeter sur notre défense, raconte Franz. Ils restaient là, étendus, et il y en avait tellement que plus tard, ils se faisaient rouler par les vagues." Les larmes lui montent aux yeux : "J’ai vu toute la cruauté de la guerre en ce seul jour-là".


Devant Omaha Beach, Franz croise
le figurant d'un film et s'improvise
conseiller technique (photo extraite de
Destins croisés de R. Rutman,
ACCAAN).
Kenneth a de la chance : il fait partie de la troisième vague et les 31 hommes à bord de sa barge survivent aux tirs ennemis. "Je n’avais jamais combattu auparavant. Après, j’ai pensé que j’avais un ange-gardien." Kenneth réalise aussi qu’il faut agir plus vite que l’adversaire. Un adversaire étonnement absent dans la zone où il se retrouve, avec quelques camarades. Le groupe se rend alors à Colleville-sur-mer, leur objectif, infestée de snipers allemands. Kenneth retourne chercher des renforts tandis que Franz, blessé à la main, rejoint sa base, dans la ville. Les deux hommes empruntent le même chemin en sens inverse… mais ne se rencontrent pas. Il leur faudra attendre six décades pour enfin se faire face.

La rencontre

"Hello", dit Franz à Kenneth dans un anglais hésitant. Les deux hommes sourient, un peu intimidés. "J’ai entendu parler de vous", lui répond l’Américain. "Nous étions là, tous les deux", poursuit l’Allemand en désignant la plage. "C’était il y a longtemps", commente l’ancien G.I. Plus tard, lors d’une cérémonie intime au pied d’un bel arbre, le maire de Colleville remet aux anciens ennemis un diplôme. Vainqueur et vaincu deviennent citoyens d’honneur de la petite cité normande.

"Je sais qu’il a essayé de nous tuer comme on a essayé de le tuer mais je ne lui en tiens pas rigueur", affirme Kenneth. "Le jour du débarquement a marqué ma vie à tout jamais, déclare Franz, bouleversé. Je déteste la guerre aujourd’hui. Je le répéterai toujours : il faut toujours trouver une solution pacifique." Un message plus que jamais d’actualité.

(1) Destins croisés (52 mn), écrit et réalisé par Rodolphe Rutman, ACCAAN productions.

photo : Franz l'Allemand (à gauche) et Kenneth l'Américain
en 1944 et 2004 (Destins croisés de Rodolphe Rutman, ACCAAN)

Par Matthieu DURAND le 21 mai 2004 à 07:00
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