Agriculture : "On a remplacé l’homme par les molécules chimiques"

Par Matthieu DURAND, le 21 octobre 2004 à 15h41 , mis à jour le 22 octobre 2004 à 09h53

Les experts de la Fondation Nicolas Hulot dénoncent dans un livre les dérives de l’agriculture "productiviste". L’un d’eux, Philippe Desbrosses, s’en explique à tf1.fr.

agriculture champ mais © INTERNE

Jacques Chirac s’est rendu jeudi à Ségur-les-Villas, dans le Cantal, où il a tracé le cadre de la loi d'orientation agricole, un projet de modernisation qui entend dessiner le visage de l'agriculture française pour les 20 ans à venir. Dans l’ouvrage L’impasse alimentaire ? (1), le comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot met en cause le modèle agricole actuel qu’il accuse de porter atteinte à la santé et à l’environnement. Explications de l’un des experts de ce comité, Philippe Desbrosses, agriculteur et docteur en sciences de l’environnement à l’Université de Paris-VII.

tf1.fr : Que reprochez-vous à l’agriculture actuelle ?

Philippe Desbrosses : D’être totalement artificialisée ! D’un modèle de production naturel — soleil, eau, sol, micro-organismes —, on est passé à un modèle industriel et intensif qui est une véritable gabegie économique. Même si un produit alimentaire n’est pas cher en apparence, le consommateur l’a payé trois fois en tant que contribuable, via les subventions, avant qu’il n’arrive dans son assiette. Et on n’intègre pas les coûts périphériques générés par les problèmes liés aux pratiques agricoles actuelles, à savoir la pollution des rivières, l’érosion des sols, l’atteinte à la biodiversité… Il faut 1.000 tonnes d’eau pour produire 1 tonne de maïs ! Autre illustration : pour produire 100 unités de nourriture, 300 unités d’intrants — c'est-à-dire d'apports extérieurs, ici,  pesticides, engrais, matériels agricoles… — sont nécessaires dans l’agriculture industrielle contre seulement 5 dans l’agriculture biologique.

tf1.fr : Dans L’impasse alimentaire ?, vous expliquez que les premières victimes de ce modèle, ce sont les paysans…

P. D. : Une exploitation agricole disparaît tous les quarts d’heure en France. Deux millions de personnes ont quitté la terre depuis l’après-guerre ; globalement, c’est le chiffre actuel du chômage, par personnes interposées bien sûr. On a remplacé l’homme par les molécules chimiques dont on découvre les limites et les dangers. La France est à l’origine un pays de terroirs que les pouvoirs publics n’ont pas voulu valoriser. Dans les années soixante, la France a sacrifié l’agriculture au profit de l’industrialisation. Le rapport Rueff-Armand, dont le cynisme m’a beaucoup heurté, préconisait, pour transformer les paysans en main-d’œuvre industrielle, d’"infliger aux agriculteurs presque en permanence un niveau de vie inférieur à celui des autres catégories de travailleurs".

tf1.fr : L’agriculture biologique est-elle une alternative à l’agriculture industrielle ?

P. D. : Oui mais on ne lui donne pas les moyens de s’imposer. Bruxelles subventionne un hectare de maïs à hauteur de 436 euros contre seulement 43 euros pour un hectare de prairie, c’est-à-dire un sol sans engrais, ni pesticides et pour lequel on utilise aucune énergie. L’agriculture paysanne, qui est viable comme le montrent de nombreux exemples dans le monde, est la seule voie de survie. La nourriture, cette chose humble et modeste, est un acte politique majeur puisqu’on mange trois fois par jour, 365 jours par an. De plus en plus de consommateurs refusent d’acheter ces produits issus de l’agriculture industrielle. Le système va devoir changer mais malheureusement, pas à court terme.

(1) Nicolas Hulot, le Comité de veille écologique et Karine Lou Matignon : L’impasse alimentaire ?, éditions Fayard, 238 pages, 16 euros. Interrogés par une journaliste, huit experts débattent, chiffres à l’appui, sur les pratiques agricoles actuelles et leur impact écologique et sanitaire. Un tableau sans concession qui se révèle ô combien inquiétant. Quelques alternatives sont présentées. Reste à savoir si leur efficacité leur permettra de s'imposer durablement dans un monde régi par les échanges mondiaux et où évoluent de grands groupes industriels.

photo : archives TF1

Par Matthieu DURAND le 21 octobre 2004 à 15:41
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