
Le sens de la vie dans les sous-bois
"Parfois, le monde naturel vous fait un don si précieux, si merveilleux, qu'il ne vous reste plus qu'à demeurer là, en larmes". Philosophe et naturaliste, l'Américaine Kathleen Dean Moore sait faire partager à ses lecteurs le plaisir qu'elle prend à parcourir les étendues sauvages de son pays. Surtout, elle sait en décrire l'éblouissante beauté. Son Petit traité de philosophie naturelle n'a rien d'une analyse austère : c'est avant tout un recueil de courts récits sur des sensations et des sentiments vécus lors d'escapades loin des villes. Des textes "physiques" donc, habités par des images d'une grande poésie : ainsi, les "merles noirs s'alignent sur les fils électriques comme les perles d'un bracelet" et, lorsqu'ils s'envolent, ils font "entendre un piaillement continu qui remplit l'air comme de la sciure de bois".
De cet enchantement face à l'orage qui éclate ou au loup qui hurle en pleine nuit, l'auteur tire matière à réflexion. Sur la séparation, la douleur, la peur, la mort, la joie, la difficulté d'être parent et même sur Dieu. Mais sans jamais chercher à asséner une vérité ou à imposer une école de pensée. Ce qui explique pourquoi on referme ce livre précieux sans vraiment le quitter.
Kathleen Dean Moore : Petit traité de philosophie naturelle, édition Gallmeister, 186 pages, 18 euros.
Sombres antipodes
Qu'est-ce qu'un paléontologue ou un archéologue, si ce n'est un enquêteur qui travaille sur les indices d'une énigme qui s'est déroulée il y a des milliers, voire des millions d'années. Quelle matière pour un polar ! C'est ce qu'a dû se dire Christine Adamo. Pour son deuxième roman policier, cette scientifique de formation croise habilement deux récits : celui d'une Australienne qui en 2004 décide de partir en Provence pour y découvrir ses origines et celui d'une tribu qui s'élance à l'assaut du continent australien, 70.000 ans avant notre ère. A travers des allers-retours entre passé et présent, l'auteur retrace, mine de rien, l'évolution de l'espèce humaine tout en donnant à réfléchir sur l'écologie et le racisme. Un bon noir... austral.
Christine Adamo : Noir austral, éditions Liana Levi, 318 pages, 17 euros.
Avant le déluge, l'espoir ?
Deux scientifiques qui font part de leur "inquiétude sur l'état de la Terre". On s'y habituerait presque. Après avoir rappelé à quel point l'apparition de la vie "défie le hasard", Jean-Marie Pelt et Gilles-Eric Séralini, deux biologistes de formation, expliquent que, du micro-organisme à l'homme, les espèces sont complémentaires. D'où la nécessité de préserver la biodiversité. Or, "nous touchons aux rivages de l'irréversible", alertent les deux chercheurs, données à l'appui. En ligne de mire : la science, qui "a aujourd'hui à la fois le plus fort impact qui soit sur l'évolution de la société et la plus petite capacité d'observation de celui-ci".
Sombre tableau et pourtant, un développement alternatif et durable est possible, affirment les auteurs, en multipliant les exemples. Pour cela, "l'économie doit être au service de la personne et non l'inverse", insistent-ils, soulignant que "lorsqu'elle se mobilise globalement, la société civile devient incontournable". Et pour inviter les chercheurs en sciences de la vie à participer à ce mouvement, Pelt et Séralini les invitent à prêter un serment éthique inspiré de celui d'Hippocrate. Un ouvrage qui redonne espoir.
Jean-Marie Pelt et Gilles-Eric Séralini : Après nous le déluge ?, Flammarion/Fayard, 194 pages, 16 euros.
Virus sans frontières
L'épidémie de chikungunya et l'épizootie de grippe aviaire qui se sont récemment installées en France prouvent à ceux qui en douteraient encore que les maladies ne connaissent pas les frontières. Le dernier opus de la Petite encyclopédie Larousse est justement consacré aux pathologies émergentes ou résurgentes qui se propagent dans le monde, qu'elles soient infectieuses (sida, grippe...) ou non (salmonellose, obésité, arthrose...). Le panorama est exhaustif, l'approche pédagogique : de nombreuses illustrations accompagnent des textes courts et clairs sur les maladies et les enjeux qu'elles représentent pour nos sociétés. A garder sous la main pour aider à décrypter l'actualité.
Anne Debroise : Les maladies émergentes, quand les virus voyagent, Petite encyclopédie Larousse, 128 pages, 9,90 euros.
La Biélorussie après Tchernobyl
La Biélorussie est le territoire le plus touché par la contamination provoquée par l'accident de Tchernobyl. En 2000, David Desramé et Dominique Maestrali sont allés enquêter sur place, jusque dans les zones évacuées, des campagnes désertes et villes fantômes, que certains habitants n'ont toutefois pas voulu quitter, par inconscience ou fatalisme. Les victimes ont une apparence normale et pourtant, elles sont rongées par la contamination. Impuissance et sentiment d'abandon. Des témoignages forts, où l'humour surgit parfois, comme lorsque cette paysanne affirme que dans son village, on n'a pas développé toutes ces maladies, comme la syphilis ! Et de rejoindre dans le rire les journalistes, hilares. Des bonus consistants auraient été bienvenus.
David Desramé et Dominique Maestrali : Tchernobyl, la vie contaminée, vivre avec Tchernobyl (DVD), Editions Montparnasse, 52 minutes.
Tchernobyl en Bandes Déroutantes
Alors qu'elle enquête sur les conséquences de l'accident de Tchernobyl, la journaliste Chris Winckler rencontre des personnages bizarres, frappés par le drame ou bien décidés à en cacher la sombre réalité. "Oui, le diable est à Tchernobyl !, affirme l'un d'eux. Satan est dans le quatrième réacteur et il peut en sortir bientôt... Il en est même peut-être déjà sorti..." Tout en délivrant de terribles informations sur la catastrophe, Chantal Montellier signe avec Tchernobyl, mon amour un roman graphique au style original, à mille lieues d'une BD classique. Détonant mais tellement déroutant qu'on perd rapidement pied.
Chantal Montellier : Tchernobyl, mon amour, Actes Sud BD, 96 pages, 22 euros.
Le plus célèbre gorille du monde
Flocon de neige, "le gorille le plus célèbre du monde", "le seul gorille albinos qui soit". C'est en ces termes que Davide Toffolo présente l'attraction du zoo de Barcelone, mort d'un cancer de la peau en 2003, dans un beau roman graphique intitulé Le roi blanc. Plus qu'une biographie, cette bande dessinée est une réflexion sur notre rapport à la nature et sur la différence. Qu'est-ce qui sépare l'homme du singe ? Et qu'est-ce qui l'en rapproche ? Fasciné par Flocon de neige, Toffolo s'interroge et se met à nu (dans tous les sens du terme). Les cases de son album sont des cages identiques à celle d'un zoo. Le lecteur, placé dans la position troublante du voyeur-spectateur, y regarde les personnages vivre, communiquer, aimer, souffrir et, finalement, éprouver leur solitude. Un récit intimiste qu'illustre un dessin à la fois réaliste et "cartoonesque".
Davide Toffolo : Le roi blanc, Casterman Ecritures, 152 pages, 12,95 euros.
Les baleines "terrestres", les cyclopes et Raquel Welch
Bizarrement, nous sommes plus familiers du règne des dinosaures que du passé de notre propre espèce, bien vivante, elle. C'est pour réparer cette aberration que le paléontologue Francis Duranthon a rédigé Histoires de mammifères. Et, comme pour son précédent opus, Histoires de dinosaures, ces histoires sont autant de petits récits aussi limpides que passionnants dans lesquels l'auteur nous raconte la vie de savants, connus du grand public ou pas, et leurs découvertes décisives de fossiles. Données scientifiques et anecdotes se côtoient avec bonheur dans cet ouvrage par ailleurs abondamment illustré. On y croise ainsi des baleines "terrestres", des ancêtres du rhinocéros hauts de six mètres, des marsupiaux qui ressemblent à des lions et des mammouths que l'on prend pour des cyclopes, et même Raquel Welch ! Francis Duranthon est décidément un aussi bon conteur qu'un vulgarisateur hors pair.
Francis Duranthon : Histoires de mammifères, Editions Bréal, 176 pages, 19,50 euros.
Photo : DR
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