© LCIDirecteur de recherche à l’Inserm, Jean-François Savouret a participé en 2000 à l’expertise collective sur l’impact des dioxines, menée au sein de cet institut (1). Tf1.fr lui a demandé de réagir sur le diagnostic formulé par les médecins autrichiens de Viktor Iouchtchenko.
tf1.fr : Après avoir réalisé des examens complets, notamment à l’aide de la médecine nucléaire, les médecins viennois de la clinique Rudolfinerhaus ont établi samedi que Viktor Iouchtchenko avait été empoisonné. Ils ont "identifié une très forte concentration de dioxine, de l'ordre du gramme" dans son sang et ses tissus. Que vous inspire ce diagnostic ?
Jean-François Savouret : Les méthodes employées visaient à trouver des traces de poisons, notamment de métaux lourds à l’aide de la médecine nucléaire. En revanche, une dose d’un gramme ne veut strictement rien dire. Est-ce un gramme par kilos de poids corporel ? Par litre de sang ? Jusqu’à présent, les gens vivant près de sites industriels qui ont été intoxiqués à la dioxine en ont reçu un nanogramme par kilos, c’est-à-dire un milliardième de gramme… Mais Iouchtchenko représente un cas témoin, un prototype.
tf1.fr : Viktor Iouchtchenko a-t-il pu être empoisonné lors d’un repas, comme cela est avancé ?
J.-F. S. : La dioxine est soluble dans l’alcool et l’huile. Quant à son goût, personne ne le connaît ! J’imagine que, par sa composition, elle doit être un peu salée. Si l’on en mettait dans un ragoût, elle serait certainement indétectable. C’est une idée un peu vicieuse mais les services secrets soviétiques ont inventé des trucs ahurissants. Il suffit de lire La Guerre des germes de Ken Alibek pour s’en convaincre (2). Mais cela vaut aussi pour les Américains.
tf1.fr : Un responsable du ministère russe de la Santé a contesté le diagnostic des médecins autrichiens en précisant qu’il faut plusieurs années avant que les effets de la dioxine se manifestent…
J.-F. S. : Personne ne sait quelle est la vitesse d’une intoxication aussi massive. Lors de la catastrophe de Seveso, qui s’est produite en Italie en 1976, tous les gens exposés à la dioxine ont fait une acné chlorique qui est une acné très rebelle et "défigurante".
La dioxine est extrêmement soluble dans la graisse du corps. Elle constitue une charge corporelle dont la demi-vie, c’est-à-dire le temps nécessaire pour que la dose de départ diminue de moitié, est de 8 à 12 ans. La dioxine ne peut pas tuer Iouchtchenko à moyen terme. Elle va augmenter le risque qu’il développe des maladies. Les plus probables sont le diabète, les maladies cardiovasculaires, le cancer. L’idée de ceux qui l’ont empoisonné — si cette thèse est exacte —, c’était de le rendre malade de manière incompréhensible. On ne peut pas traiter la dioxine mais on peut traiter les symptômes des maladies développées par l’opposant ukrainien : il va devoir être suivi médicalement au moins deux fois par an.
Le PCB et les pesticides évoqués |
(1) Dioxines dans l'environnement : quels risques pour la santé ?
(2) aux éditions Presse de la Cité.
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