
Anne Fouchard est directrice de l'Information-Communication pour l'Unicef-France, le Fonds des Nations unies pour l’enfance. "Cela fait quinze ans que je travaille dans le domaine humanitaire, a-t-elle précisé, avec notamment des expériences sur les terrains d'urgence : Somalie, Kurdistan, Rwanda, Bosnie, Tchétchénie..."
Les actions de l’Unicef
Pistile : Quelles actions privilégiez-vous actuellement sur place ?
Anne Fouchard : Les enfants, avec quatre enjeux : la survie immédiate (vaccination notamment contre la rougeole, eau potable, vivres et accès aux soins) ; la protection contre les risques d'exploitation ; le regroupement familial des enfants isolés ; soutien psychologique pour les aider à surmonter le traumatisme.
Fred92 : Quelle est l'envergure des moyens déployés par l'Unicef en Asie ?
A. F. : L'Unicef va sans doute lancer un appel aux contributions pour un montant de 100 millions de dollars, estimation du coût de notre intervention. Sur 100 millions de dollars, 93 millions sont en dépense directe terrain et 7 en frais annexes de fonctionnement. Aujourd'hui, nous avons reçu 50 millions de fonds privés dans le monde. L'Unicef travaille sur tous les pays de la zone, y compris en Inde [qui a refusé l’aide étrangère, NDLR], où se trouve le plus gros bureau de l'Unicef dans le monde.
Lorance : Est ce qu'une "cellule" pour que les enfants retrouvent plus vite leur famille (parents ou autres) sera mise en place ? Est-ce qu'il est prévu que des psychologues s'occupent des enfants ?
A. F. : Nous avons mis en place des centres d'accueil pour les enfants isolés. En Indonésie, où 35.000 enfants sont séparés de leurs parents ou orphelins, l'Unicef ouvre 20 centres qui s'occupent de la réunification avec la famille et apportent un hébergement, des vivres, une assistance médicale et un soutien psychologique. Des centres de même type ouvrent aussi en Thaïlande et au Sri-Lanka, où 3.000 enfants sont orphelins à la suite du tsunami. Des équipes de psychologues travaillent dans ces centres.
Martin16 : Quelle sera l'aide apportée aux enfants sur le long terme, une fois que l'opinion publique sera passée à autre chose ?
A. F. : Les solutions de prise en charge pour les enfants isolés vont réclamer du temps. Nous sommes en train d'évaluer les dégâts sur les écoles et il semblerait que la moitié d’entre elles nécessite une réhabilitation et du matériel. L'Unicef va envoyer des kits pour les écoliers et du matériel pour les écoles. Il est très important que les écoles redémarrent vite car cela permet aux enfants de retrouver un peu de normalité. Elles les protègent aussi contre les risques de trafic. C’est rassurant pour les parents qui reconstruisent leur maison de savoir que leurs enfants sont pris en charge dans la journée.
Enfants, adoption et parrainage
Rémi : Quel est le principal danger pour les enfants en Asie ?
A. F. : Au delà du risque vital (manque de vivres, maladie...), c'est le trafic d'enfants. En Indonésie, 70.000 enfants travaillent dans l'industrie du sexe et c'est 1 million d'enfants sur tous le Sud Est asiatique qui se prostituent. Le trafic, c'est la prostitution (y compris, la pédophilie), le travail des enfants et l'adoption illégale.
Panka : J'ai cru comprendre que l’adoption n'est pas vraiment la solution. Mais le parrainage ?
A. F. : L'adoption dans la précipitation n'est pas une solution lorsque l’on parle d'enfants isolés, on ne sait pas encore lesquels sont orphelins et s'ils ont toujours dans leur famille plus large des personnes susceptibles de les accueillir. C'est mieux pour un enfant de rester dans son milieu naturel surtout après un tel traumatisme car les repères d'un enfant, ce ne sont pas simplement ses parents. Ce sont le maître d'école, l'oncle qui habite à côté, etc. Le déraciner serait rajouter au traumatisme. Le déraciner serait rajouter au traumatisme. Dans le climat de confusion qui règne, il y a aussi des risques d'adoption déguisée à des fins d'exploitation des enfants.
Le parrainage, c'est aussi compliqué à monter dans l'urgence car il faut identifier l'enfant, l'adulte dont il dépend... C'est de l'individuel. Comme le parrainage repose sur des échanges de courriers, il faut aussi un traducteur sur place. Ce n'est pas simple. Le parrainage est une logique à long terme.
Les dons
Clotilde : Si je fais un don à une association, comment puis-je être sûre qu'il sera bien utilisé pour l'Asie ?
A. F. : En mentionnant la boîte postale (exemple : urgence Asie), l'argent doit être envoyé sur cette crise. Si l'ONG veut affecter l'argent ailleurs, elle doit contacter le donateur pour lui demander son accord. Tout ce qui a été reçu à l'Unicef France est reversé directement sur le terrain.
Hello : Pourquoi l'argent est-il une priorité absolue face aux dons matériels ?
A. F. : Car il y a sur place des produits dont nous avons besoin, des gens qui savent les utiliser. Par ailleurs, les organisations internationales travaillent avec du matériel "préconditionné" et qui répond à des normes. Par exemple, les couvertures envoyées en Asie ont été payées à un prix très bas, elles sont adaptées au climat local et sont conditionnées pour être chargées rapidement dans un avion. Acheminer des produits de France coûterait très cher en transports. Si on fait une étude comparative, c'est de l'argent qu'il faut et pas du matériel.
Pat59 : Au-delà de l'argent, comment est-il possible de vous aider ?
A. F. : En faisant du bénévolat en France (collecte de dons, vente de cartes de vœux...), pas en allant sur place parce que cela va compliquer les choses localement d'être obligé de s'occuper de gens qui n'ont pas l'habitude de travailler dans un contexte d'urgence et qui ne connaissent pas les procédures des organisations.
Louise : Comment envoyer des dons à l'Unicef ?
A. F. : En nous adressant un chèque (Unicef, "Urgence séisme Asie du sud", BP 600, 75006 Paris) ou en envoyant de l’argent via notre site Internet.
Michel : Qu'attendez-vous, vous les humanitaires, de la communauté internationale ?
A. F. : Nous attendons une mobilisation des pays et donc des finances publiques sur cette urgence. La générosité privée a été immense depuis dix jours, il est temps que l'aide publique s'y mette !
La polémique MSF
Marc : Comprenez-vous la décision de Médecins sans frontières (MSF) d'arrêter sa collecte de dons ?
A. F. : C'est une saine décision et un sain débat car s'ils ont pourvu leurs besoins sur cette urgence, ça leur posera de vrais problèmes s'ils continuent à recevoir de l'argent. C'est aussi une manière de remettre l'accent sur les autres urgences dans le monde. Vu l'élan de générosité par ailleurs, il y a peu à s'inquiéter d'un arrêt des dons pour tout le monde. Je préfère que le débat sur l'action et l'argent ait lieu maintenant plutôt qu'on leurre le public et que dans un an, on se rende compte que l'argent a été mal employé.
Kylie : MSF a affirmé avoir reçu suffisamment de dons pour le moment. Est-ce le cas pour l'Unicef ? Est-on encore loin du compte étant donné vos capacités opérationnelles ?
A. F. : La situation est très différente pour l'Unicef qui s'inscrit à la fois dans l'urgence et dans une assistance à plus long terme. Et ce, sur l'ensemble des pays de la région, dont l'Inde. Nous avons reçu à peu près la moitié de ce dont nous avions besoin et nous ne savons pas encore combien d'écoles et de centres pour enfants nous allons devoir soutenir. Nous pensons que nous sommes là [dans les pays sinistrés, NDLR] pour quatre ans.
Une mobilisation trop forte ?
Annie : Il y a un an, il y a eu 100.000 morts à Bam [en Iran] et la mobilisation n'a pas été aussi forte que pour l'Asie... Qu'en pensez-vous ? N'est-ce pas choquant ?
A. F. : Oui, c'est surprenant de voir la différence de traitement entre Bam et cette catastrophe, même si le bilan de Bam était plutôt autour de 30.000 morts. Il y a l'ampleur de la crise qui explique partiellement ça, il y a le fait que des touristes ont été touchés... Aujourd'hui, il y a 150.000 déplacés dans l'Est du Congo, au moins 1 million de personnes en détresse dans le Darfour (Soudan) et cela suscite beaucoup moins d'intérêt que l'Asie du Sud. Pour ceux qui trouvent ça choquant, un geste intelligent serait justement de faire un don pour ces pays.
Propos compilés par Matthieu DURAND
photo : Anne Fouchard lors du T'Chat sur TF1.FR
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