Sécheresse : les comportements doivent changer

Par , le 24 juin 2005 à 07h00 , mis à jour le 17 janvier 2010 à 15h27

Quel est l'impact réel de la sécheresse ? La France est-elle bien préparée ? Risquons-nous une multiplication des années de pénurie ? Faudra-t-il apprendre à vivre avec moins d'eau ? Deux spécialistes, Grégory Boinel et Patrice Garin, répondent à tf1.fr.

Médiathèque de la Commission européenne © INTERNE

La sécheresse va être "un sujet de graves préoccupations dans les semaines et les mois à venir". L’avertissement a été lancé par le ministre de l'Agriculture, Dominique Bussereau, ajoutant que "la situation n'est pas celle de 1976, ni celle de 2003, mais entre les deux". La référence de 1976, année calamiteuse, avait déjà été évoquée par sa collègue de l'Ecologie Nelly Olin, qui a averti jeudi : la catastrophe menace si une véritable canicule se manifeste.

Conséquences de la sécheresse, risques et moyens de s’en prémunir : tf1.fr a demandé l’avis d’experts. Entretiens croisés : Grégory Boinel travaille pour le ministère de l’écologie, Patrice Garin pour différents organismes de recherche (1). Leur domaine est similaire : la gestion des ressources hydrologiques et l’utilisation de l’eau. Mais chacun représente une vision bien différente. Le premier s’attache aux mesures de prévention et à la gestion de crise en cas de sécheresse, le second aux usages de l’eau à plus long terme. Pour tous deux cependant, une même certitude : les "étés noirs" comme celui de 2003 sont appelés à se multiplier. Et les comportements devront évoluer.

 

tf1.fr : Les ministres de l’Agriculture et de l’Ecologie ont multiplié les appels à économiser l’eau. Quelle est la situation sur le front de la sécheresse, quelles sont les mesures prises, que risque-t-on vraiment ?

Grégory Boinel : La situation est préoccupante. Les précipitations sont faibles depuis le début de l’automne. Mais un important dispositif a été mis en place pour éviter tout risque d’interruption d’eau potable. La majorité des départements se sont bien préparés. En 1976, certaines communes rurales avaient connu des ruptures d’approvisionnement en eau ; mais aujourd’hui, les collectivités locales sont prêtes – beaucoup d’investissements ont été faits pour sécuriser l’approvisionnement et multiplier les points de captage en eau potable, pour interconnecter les réseaux…

tf1.fr : Ces mesures sont-elles suffisantes face aux risques de la sécheresse ?

Grégory Boinel : Elles ont permis de passer sans problème les grandes sécheresses des années 80-90. Bien sûr, si la situation s’aggravait, le risque de pénurie d’eau potable est toujours là.

Patrice Garin : En France aujourd’hui, on sait gérer les situations de pénurie classique : la "quinquennale sèche" (l’année la plus sèche habituellement constatée en cinq ans) ne pose pas de problème. Mais les pénuries plus prononcées (comme 2003) génèrent des tensions très vives. Or, il semble bien qu’à l’avenir, nous serons de plus en plus confrontés à la succession de ce type d’années. Face à ce risque, deux attitudes possibles : créer des ressources (stocker plus d’eau en prévision des périodes sèches), ce qui risque de créer des contraintes économiques et sociales très fortes, ou réduire la demande.

tf1.fr : La politique de gestion des ressources en eau est parfois pointée du doigt. Quel est le degré de préparation, où en est la réflexion sur la conduite à tenir en cas de pénurie ?

G.B. : L’an dernier, dès le mois de mars, a été mis en place en France un plan action sécheresse. Et cette année, les préfets ont été prévenus très en amont pour anticiper la sécheresse. En complément, la gestion de l’eau au niveau d'un bassin est gérée par un préfet coordonnateur qui évite les écarts entre deux départements traversés par un même cours d’eau. Si ce plan est bien appliqué, il est suffisant.

P.G. : Mais ces méthodes ont leur limite. On a souvent recours en France à des procédures de restriction un peu réglementaires ; par exemple, pour les urbains, l’interdiction du lavage de voitures, du remplissage des piscines... Ces mesures ne peuvent qu’être temporaires… Il faudrait une vraie réflexion sur les usages de l’eau domestique. Par exemple, promouvoir le système du "double réseau", afin de réserver l’eau potable, plus rare, pour les usages "nobles", et d’avoir recours aux eaux de moindre qualité pour les usages moins nobles.

tf1.fr : L’agriculture, grosse consommatrice d’eau, est aussi souvent au banc des accusés…

G.B. : En moyenne annuelle, la consommation de l’agriculture représente 50% du total (la consommation domestique et l’industrie représentant chacune 25%). Mais la consommation agricole se fait sur trois mois ; l’été, elle représente plus de 80% du total. Une situation qui a été aggravée par le fait que les prélèvements liés à l’irrigation ont beaucoup progressé de la fin des années 50 aux années 90. Aujourd’hui, ça s’est un peu stabilisé. Et cette année, les actions menées depuis mars ont contribué à réduire de près de 8% les surfaces de maïs irrigué - culture gourmande en eau. Pour l’avenir, nous croyons beaucoup à la gestion collective des ressources en eau par les irriguants ; c’est un des objets de la loi sur l’eau.

P.G. : La manière dont les agriculteurs se sont approprié la PAC et ont négocié sa mise en œuvre en France a abouti au fil des ans au développement de cultures gourmandes en eau comme le maïs. On a vu l’irrigation comme un moyen d’intensifier la production. Mais ce développement s’est fait sans débat sociétal. On ne s’est pas demandé si cette culture était compatible avec les ressources en eau. Le débat, quand il existe, se focalise trop souvent sur une opposition entre ceux qui pointent du doigt le secteur agricole, et les agriculteurs qui se défendent en affirmant que leur situation économique ne leur laisse pas le choix. Il faut lancer le débat sur un autre thème : quelle agriculture en France, quel aménagement du territoire ?

(1) Grégory Boinel est chargé de mission au bureau de la protection des ressources en eau et de l’agriculture du ministère de l’écologie. Patrice Garin est directeur de l’Unité de recherche Irrigation de Montpellier et chapeaute également l’UMR (Unité Mixte de Recherche) G-EAU (Gestion de l’Eau, Acteurs et Usages) qui regroupe divers organismes comme le Cemagref(Institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture et de l'environnement), le CIRAD(Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), l’IRD(Institut de recherche pour le développement) et l’ENGREF(Ecole Nationale du Génie Rural des Eaux et des Forêts).

Propos recueillis par

Par Franck Lefebvre-Billiez le 24 juin 2005 à 07:00
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7 Commentaires

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  • LEGRAND Thhierry, le 27/06/2005 à 08h50

    Ce matin je vois encore ma commune arroser à grandes eaux (qui vont en partie direct ds le caniveau situé à coté)le même massif sans intérêt. Et on me gonfle pour que je me restreigne sur ma consommation d'eau, que je paye en plus ?! Qu'ils aillent au diable.

  • LAPLACE, le 25/06/2005 à 07h40

    Il est facile de désigner l'autre,cela évite de se regarder soi-même, de voir la paille dans l'oeil du voisin et d'ignorer la poutre dans le sien! Quand l'agriculteur arrose : 60% de l'eau prélevée partent en évaporation et en évapotranspiration, 40% retournent dans la nappe. Quand je prens un bain (ou une douche), quand vous prenez un bain (ou une douche) 100% partent à la rivière via le réseau d'assainissement. A votre avis qui dilapide le plus la réserve? Ce raisonnement est volontairement simpliste tout juste pour montrer où se trouve une partie du gisement des ressources inexploitées.

  • Eric, le 24/06/2005 à 16h45

    A lucas de Paris : Je ne dis pas qu'il ne faut pas d'effort de la part des citoyens sur leur conso d'eau, mais l'eau traité pour être potable ne représente que 1.5 % de l'eau consommé. Le reste est utilisé pour l'arrosage massif en agriculture, par l'industrie mais surtout par les centrales énergétiques. On culpabilise toujours les citoyens alors que le problème vient surtout de l'industrie. On interdit le lavage des voitures même avec un sceau et une éponge, mais on autorise les lavages automatiques ou spécialisés au jet. priorité au business. pathétique Ne vous leurrez pas ce n'est pas prêt de changer.

  • Rde, le 24/06/2005 à 13h54

    Si c'est pour faire des constat d'echec , au prix ou la societé vous paye , c'est bien payé. Mais la demarche scientifique et de prevenir et non pas d'être huissier dusse t'il être scientifique.

  • Jean, le 24/06/2005 à 12h52

    Encore un problème ou la PAC est montrée du doigt.....

  • Dan, le 24/06/2005 à 12h43

    "quelle agriculture en France...quel aménagement du territoire..."...Une agricultures respectueuse de la nature et d'une manière générale de l'environnement...Reconstituer le bocage partout ou c'est possible....Renouer avec les exploitations de taille humaine...Limiter les élevages industriels concentrationnaires qui peuvent entraîner, on le voit en asie, des catastrophes sanitaires....Pour cela il faut que chaque français adopte un régime plus végérarien, d'ailleurs c'est meilleur pour la santé...Au lieu de planter dans les jardins des arbustes ou plantes ornementales sans intérêt, plantez des arbres fruitiers...Ils vous donnent de magnifiques floraisons au printemps et des fruits l'été...Bref n'oublions pas que par nos habitudes, nous pouvons également changer les choses...en tant que consommateurs, nous avons un pouvoir potentiel énorme....

  • Lucas, le 24/06/2005 à 12h12

    Il faut une action à cibles multiples et cesser de parler de pompages supplémentaires dans les nappes phréatiques qui ne sont pas inépuisables. Réduire la consommation en changeant les habitudes dispendieuses des citoyens : bannir la baignoire au profit de la douche, fermer le robinet pendant que l'on se brosse les dents, qu'on se lave les mains, ou qu'on se savone sous la douche... Revoir le mode d'irrigation des cultures. L'irrigation aérienne est catastrophique au niveau rendement. Allons voir dans les pays pauvres en eau comment ils s'y prennent, ils irriguent au pied de la plante : réduction de l'évaporation et optimisation de l'eau utilisée. Limiter l'utilisation industrielle en recyclant obligeant les industries à recycler l'eau qu'ils utilisent.. Oui bien sûr cela coutera de l'argent mais certainement moins qu'une guerre

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