© INTERNEtf1.fr : De la mousse isolante s’est à nouveau détachée lors du lancement de la navette spatiale. Faut-il y voir une preuve de l’incompétence de la NASA, qui n’a pas su régler ce problème, depuis la catastrophe de Columbia en février 2003 ?
Isabelle Sourbès-Verger : C’est un peu plus compliqué que cela et plusieurs éléments sont à mettre en perspective. D’abord, les vols habités ne sont jamais sûrs à 100% : il y a toujours des risques. S’ils coûtent aussi chers, c’est que l’on essaie au maximum de limiter ces risques. Or, depuis plusieurs années, on demande à la NASA de multiplier les vols de la navette tout en garantissant une sécurité totale avec un engin vieillissant dont les imperfections dans le principe même de sa conception comme engin à tout faire étaient connues dès l’origine . Le développement de la navette sous sa forme actuelle, c’est d’ailleurs un choix présidentiel davantage que le choix de la NASA qui n’y voyait qu’une étape post-Apollo.
A cela s’ajoute un phénomène conjoncturel : la perte de mousse isolante. Il s’agit clairement d’un constat d’insuffisance reconnu comme tel par la NASA. En même temps, si on avait mis moins de caméras de surveillance sur la navette, se serait-on rendu compte que la mousse s’est détachée ? Et combien de fois est-ce arrivé au cours des vols précédents ? Cet incident ne peut donc pas être pris en soi comme une preuve d’incompétence de la NASA.
tf1.fr : La NASA peut-elle relever le défi des vols habités vers la Lune et Mars que lui a assigné George W. Bush ?
I. S.-V. : Il faut d’abord souligner que ces développements futurs n’ont jamais été exprimés en espèces sonnantes et trébuchantes. Aucun nouveau moyen de transport, en remplacement de la navette, n’a été arrêté et on demande à la NASA de dégager sur ses propres fonds l’argent nécessaire. Du fait des problèmes liés à la navette, la NASA pourrait donc déclarer forfait afin de trouver l’argent pour développer un nouveau vaisseau. Or, beaucoup d’emplois et de revenus économiques sont liés à la navette. Jusqu’à quel point la raréfaction des ressources sera acceptée par les grands électeurs des Etats "spatiaux" [Californie, Texas, Floride...] ? On peut s’attendre à des débats parlementaires assez durs à la rentrée. En cas de limitation des vols de la navette, la Station spatiale internationale (ISS) ne sera plus desservie que par les Russes ce qui posera très vite des problèmes au Congrès.
Par ailleurs, la présence d’Américains dans l’espace est très importante en terme d’image. Cela est vrai aussi bien pour la NASA que pour le président américain si bien que la décision d’une suspension définitive de vols est difficile à prendre et que l’on peut plus probablement imaginer une diminution progressive à un rythme qu’il faudra définir en fonction des priorités.
tf1.fr : Quelles seraient les conséquences d’un arrêt des vols de la navette en termes de coopération spatiale internationale dans le domaine des vols habités ?
I. S.-V. : Cela poserait des problèmes évidents aux pays qui ont privilégié la coopération exclusive avec les Etats-Unis, comme le Japon. Pour l’Europe, cela pourrait être l’occasion de repenser une forme d’autonomie spatiale ou au moins de création de compétences spécifiques afin d’avoir une position plus forte pour la suite des événements. Par ailleurs, une suspension temporaire des vols habités pourrait aussi séduire les Européens dans le cadre des contraintes budgétaires actuelles... Selon moi, nous sommes à un tournant : tous les partenaires de l’ISS vont devoir se poser des questions. C’est sans doute la fin d’une période de fuite en avant aussi bien pour les Etats-Unis qui vont devoir redéfinir leurs objectifs de présence humaine dans l’espace que pour les Russes, dont la source de financement va se tarir peut-être plus vite que prévu, et pour les Japonais ou les Européens, confrontés aux limites de leur dépendance.
photo : archives
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