Banlieues : "On renvoie aux jeunes une image négative"

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND, le 08 novembre 2005 à 07h00 , mis à jour le 09 novembre 2005 à 09h57

Ecartelés entre plusieurs modèles, beaucoup de jeunes vivant en banlieue se sentent rejetés par la collectivité. Explications du docteur Taïeb Ferradji, qui travaille au service psychiatrique de l'hôpital de Bobigny.

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tf1.fr : Qu'est-ce qui incite des jeunes qui ne sont pas délinquants à s'en prendre aux forces de l'ordre ou à brûler des voitures ?

Taïeb Ferradji (1) : Il n'y a pas de schéma-type dans ce genre de situation. Il y a des enfants qui vont le faire par entraînement car d'autres le font. Certains ont le sentiment que la violence est le seul mode de communication qui peut être entendu. C'est aussi une façon de s'approprier les médias. Les jeunes savent l'impact que peut avoir tel ou tel événement : c'est une compétition dans la compétition. Quelque part, chez les ados, la prise de risque — quelle qu'elle soit — a une composante ludique.

tf1.fr : Vous vous intéressez aux pathologies psychologiques en banlieue (cliquez ici pour lire l'article). De quoi s'agit-il ?

T. F. : D'abord, j'entends ici et là que les parents ne contiennent pas leurs enfants. C'est un discours récurrent. La réalité est bien plus complexe ; je ne parlerai pas de parents démissionnaires mais de parents démissionnés. Les jeunes s'identifient davantage à leurs pairs qu'à leur père, qui souvent n'est pas valide économiquement, ni inséré socialement.

Vous savez, on est parent comme on a été enfant, c'est-à-dire qu'on intériorise tous des modèles culturellement codés : comment se conduire avec ses enfants ? quelle relation un père doit-il entretenir avec son fils ou sa fille ?... Les relations au sein de la famille et ce qui se passe au-dehors sont deux mondes à part pour les jeunes. Ils ont le sentiment que leur modèle familial, qui repose sur le respect — factice dans les faits — des ascendants, de la culture, n'est pas le modèle dominant à l'extérieur. Cette position de "l'entre-deux" génère de l'instabilité, voire de la violence.

tf1.fr : Vous vous êtes spécialisé dans l'ethnopsychiatrie, les troubles psychiatriques que vivent les populations immigrées en France. En quoi peuvent-ils expliquer ce qui se passe actuellement dans les banlieues ?

T. F. : On se construit tous plus ou moins dans le regard de l'autre. C'est encore plus vrai pour les migrants et pour les personnes dans une situation précaire. Pour ces jeunes-là, on leur renvoie dès le berceau une certaine image de ce qu'ils sont sur le plan de leur nature, de leur culture, sur leur manière d'appréhender le monde. Et cette image n'est presque jamais positive. Bien sûr, il y a un certain nombre d'enfants qui vont résister [à cette image négative, NDLR] mais il restera tout un contingent de jeunes qui vont intérioriser une représentation négative d'eux-mêmes. Ils vont alors développer un discours du type : "C'est la collectivité qui me rejette, je ne lui dois rien".

tf1.fr : Que faudrait-il faire pour que les jeunes retrouvent l'apaisement ?

T. F. : Je tiens à préciser que ni mes collègues, ni moi n'avons été sollicités par les autorités ou par des familles. Cela viendra bien plus tard. Bien que forcément partielle et éventuellement discutable, ma position de clinicien est qu'il faut reconnaître l'autre comme étant différent mais semblable à nous. Une reconnaissance symbolique et explicite du droit à faire partie de la collectivité. Cela doit s'inscrire plus dans une démarche que dans une action ponctuelle. Et il doit y avoir concordance des discours avec les actes.

tf1.fr : Selon vous, quelles seront les conséquences de ces violences ?

T. F. : Les choses seront forcément plus difficiles. Cela va renforcer la stigmatisation des jeunes des banlieues. Je me trompe peut-être mais, naïvement, le propre du politique, c'est de prévoir. Or, qu'a-t-on fait pour anticiper la situation actuelle ?

(1) Taïeb Ferradji est docteur en psychologie et tient une consultation au service Psychiatrie de l'hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis.

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photo : archives TF1

Par Propos recueillis par Matthieu DURAND le 08 novembre 2005 à 07:00
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